Nom du blog :
escadronsmort
Description du blog :
Informations sur les activités des escadrons de la mort actifs en Pays Basque de 1975 à 1987.
Catégorie :
Blog Politique
Date de création :
06.11.2012
Dernière mise à jour :
08.11.2012
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de la mort en Iparralde
Projet d’une base de données
Constats
Le GAL a marqué la décennie des années 80 en Iparralde. Il a impliqué un grande nombre de personnes et de militants abertzale. Mais il est aujourd’hui relativement oublié, tant nous sommes tous happés par les combats à venir.
Lorsque l’on fait une recherche sur Internet à propos du GAL, les informations, dans quelque langue que ce soit, sont relativement pauvres, dans la mesure où à l’époque des faits, l’information circulait d’abord sur le support papier. Ce qui est de moins en moins le cas aujourd’hui. Il manque surtout une information complète, vérifiée ou synthétique, resituée dans son contexte et facilement accessible, sans avoir à passer trois semaines dans plusieurs bibliothèques et autres dépôts d’archives.
En outre, une lecture politique du GAL, telle qu’ont pu la détailler le CEDRI ou Emmanuel-Pierre Guittet est quasiment absente. Que l’extradition d’Aurore Martin via le MAE, soit un succédané du GAL ou le fruit d’une longue démarche politique qui démarra avec ces escadrons de la mort, en surprendrait plus d’un aujourd’hui…
Objectifs
Nous nous proposons de réaliser une sorte de base de données sur le GAL comprenant un ensemble de documents fiables, de qualité, vérifiés et référencés. Cela permettrait de rendre accessibles ces documents en quelques clics et de faciliter le travail, de faire gagner du temps, d’intéresser les journalistes ou les chercheurs désireux de reprendre ou d’enquêter sur le sujet.
Il conviendrait d’offrir au lecteur différents niveaux de lecture : de la synthèse succincte au document historique ou à l’anecdote qui donne aux faits une épaisseur humaine, en passant par des études de référence.
Moyens
Il convient dans un premier temps de récolter les documents, de les sélectionner, de les scanner lorsqu’il s’agit d’images ou de les saisir pour le texte (la saisie constitue certes un travail considérable, mais présente l’intérêt d’offrir un document plus léger, plus maniable et donc plus facilement utilisable par le lecteur).
Il s’agira par exemple :
- Du film d’Antenne 2 et celui plus récent de Bruno Fay et Xavier Muntz, diffusé récemment par Canal plus.
- Du reportage de Paris-Match avec les photos de l’attentat en direct contre Perez Revilla et Orbe.
- Des nombreux dossiers parus dans Enbata (aveux d’Amedo, enlèvement de Lasa et Zabala, aveux du policier Carrillo, procès Cathala, usage des fonds secrets du gouvernement espagnol, etc.).
- Du dossier de Laguntza recueillant les réactions de la classe politique locale dans les années 80.
- Des articles du Canard enchaîné sur les photos de réfugiés transitant par le service étranger de la sous-préfecture de Bayonne, puis retrouvées entre les mains de barbouzes.
- Des photos de barbouzes du GAL qui sont gardes du corps de Simone Weil en campagne électorale à Pau.
- De l’iconographie de Velez (en basse définition) s’il veut bien nous prêter ses clichés.
- De la carte du Petit Bayonne avec tous les attentats qui ont eu lieu dans le quartier.
- De l’interview du juge Seys dans l’Humanité dimanche ou à l’inverse, les déclarations du juge Swahn.
- Du plan ZEN qui donne aux escadrons de la mort leur dimension politique, l’ampleur, la diversité, la détermination du projet espagnol.
- Du rapport du SAF (Syndicat des Avocats de France) sur la grande rafle du 3 octobre 1987.
- Des travaux universitaires non publiés de Maite Iroz et Ludivine Thouverez.
- D’une bibliographie complète et commentée sur le sujet car en ce domaine, il y a le meilleur et parfois le pire.
- Enfin du rapport d’enquête du CEDRI.
- Etc.
Le rapport d’enquête du CEDRI que nous venons de saisir intégralement, constitue une base intéressante de travail. Il ne se borne pas à rappeler des faits, mais à les resituer dans leur contexte politique (la transition «démocratique», les luttes pour le pouvoir en Espagne, l’élaboration du plan ZEN) et donne ainsi tout son sens au GAL, dans une perspective à long terme de réduction du foyer de rébellion basque par des voies militaires et policières, juridiques, médiatiques, diplomatiques, économiques, etc. Une thèse qu’Emmanuel-Pierre Guittet prolongera et illustrera brillamment par la suite.
Ce rapport a le mérite de couvrir non seulement la période du GAL, mais aussi les huit années qui précèdent avec tous les autres escadrons de la mort. Par ailleurs, il est certainement libre de droits d’auteur, le CEDRI ayant depuis disparu. Nous pouvons donc l’utiliser à notre guise.
Cela dit, le contenu de ce rapport mériterait d’être précisé dans le domaine des dates par exemple, de l’identité de certains acteurs dont on a aujourd’hui oublié les fonctions, et surtout en référençant le mieux possible certaines informations. Cela donnerait une force et une crédibilité supplémentaires à ce travail, aux yeux des journalistes ou des historiens de demain.
Tout cela ne se fera pas en trois semaines, mais il fait commencer à s’y mettre…
Comité d’enquête sur les violations des droits de l’homme en Europe
Comite de encuesta sobre las violaciones de los derechos humanos en Europa
Committee of enquiry into violations of human rights in Europe
Komitee zur untersuchung von verletzungen der menschenrechte in Europa
ou
Le terrorisme d’Etat
dans l’Europe
des démocraties
Rapport d’enquête
Février-juin 1989
Enquête et publication
CEDRI, case postale, CH-4002 Bâle
Le 2 février 1989 à Bruxelles, le Comité d’enquêtes sur les violations des droits de l’homme en Europe, présentait à la presse internationale son premier thème de travail : le GAL. Une quarantaine de journalistes étaient présents. L’écho fut important en Espagne, appréciable en Belgique, à peu près nul dans les autres pays.
Des enquêteurs se sont alors rendus en Espagne et au Pays Basque français, recueillant une masse d’informations et de témoignages. Un questionnaire a été élaboré, puis soumis aux autorités concernées et aux candidats espagnols aux élections européennes. A ce jour, aucune réponse n’est parvenue au Comité.
Année après année, les pratiques des institutions espagnoles, police, justice, armée, ont été étudiées dans le cadre socio-politique de l’époque. On pourra constater, à la lecture du rapport d’enquête, que pas plus qu’anti-espagnol, le Comité ne se veut pro-Basque.
Le Comité a délibérément choisi de ne décrire en détail que les activités criminelles des « antiterroristes », aussi ne trouvera-t-on pas ici l’étude des activités de l’ETA. Encore une fois, il ne s’agit pas de reconnaître une quelconque légitimité à des adeptes de la violence armée, fussent-ils basques et contrariés dans leur nationalisme. Car on peut imaginer ce qui arriverait si d’autres populations, autrement plus nombreuses ou de régions autrement plus déshéritées d’Espagne, comme les Andalous par exemple, choisissaient le même type de lutte armée pour obtenir la satisfaction de leurs revendications sociales.
Mais lorsque l’Etat espagnol dérape dans la criminalité, ce sont non seulement tous les citoyens espagnols qui sont concernés, mais aussi leurs voisins européens. Vivons-nous dans des Etats de droit ? Que nous prépare l’intégration européenne ? Ce sont ces simples questions qu motivent la création et les actions du Comité d’enquête sur les violations de droits de l’homme en Europe.
Sommaire
Avertissement
1973 : opération Ogro
1975 : fin d’une dictature ?
1976 : Le complot contre la transition démocratique
1977 : l’armée contre les élections libres, le pacte de la Moncloa
1978 : les coulisses secrètes de l’Etat
1979 : les escadrons de la mort
1980 : l’année du Bataillon basque espagnol (BVE)
1981 : putsch virtuel, scandales réels
1982 : l’espoir
1983 : fin du BVE… naissance du GAL
1984 : l’européanisation de la question basque
1985 : entrée de l’Espagne dans la CEE, marchandages et concessions, le loi sur les étrangers.
1986 : le coût social de l’intégration, chômage, répression, violations des droits de l’homme
1987 : En France, la droite est revenue, disparition du GAL. Bilan de la rafle du 3 octobre 1987 contre les réfugiés basques vivant en France.
1988 : le procès des « seconds couteaux » El Nani. Dons réservés.
1989 : Fonds réservés et raison d’Etat.
Conclusion
Questions adressées au gouvernement espagnol par le Comité d’enquête en mai 1989
Annexes
1- Les tribunaux en Espagne
2- Extraits du plan ZEN
3- Tortures par Eva Forest. Liste des tortionnaires impliqués
4- Témoignages du garde civil Luis Cervero Carillo
5- Présentation du Comité d’enquête, liste des membres fondateurs
6- Sources
+
Le 4 décembre 1983, quatre hommes armés enlèvent Segundo Marey, un agent commercial basque réfugié à Hendaye depuis 1936. Dans la même localité, au mois d’octobre des policiers espagnols du GEO de Saint Sébastien (Groupes spéciaux opérationnels) et un inspecteur du Corps supérieur de police, Jesus Gutierez Argüelles, avaient échoué dans une tentative similaire sur le militant d’ETA, José Mari Larretxea.
La police française, singulièrement amnésique, oriente l’enquête vers le milieu des activistes basques et même vers le milieu tout court. Marey, inconnu sur les tablettes, pourrait être victime d’une séquestration crapuleuse. On s’attend à une demande de rançon imminente ; peut-être l’a t-on confondu avec un industriel réticent à l’impôt révolutionnaire levé par ETA.
Désinformée, prompte à tirer partie d’une littérature sensationnelle ou simplement aux ordres, la presse qui semble avoir aussi la mémoire courte, avalise la confusion.
Dix jours après, le feuilleton est brutalement interrompu par la réapparition de la victime. Marey a été séquestré dans la banlieue de Bilbao par des inconnus qui l’ont ramené en France, après s’être avisés de leur erreur. On découvre dans sa poche un communiqué signé par le Groupe antiterroriste de libération qui reconnaît la bavure et menace de poursuivre d’autres actions. C’est la naissance officielle du GAL.
D’emblée, les responsables de l’ordre public, et à leur suite les médias, s’entendent à brouiller les pistes, des deux côtés de la frontière. En cette fin de l’an de grâce socialiste 1983, à Paris comme à Madrid, la raison d’Etat s’accommoderait fort bien d’une fumeuse énigme policière. Certains éléments de l’enquête préliminaire s’y prêtent. Marey n’a pratiquement aucun lien avec le milieu des réfugiés politiques. Il est d’une génération de fils de républicains depuis longtemps naturalisés et intégrés dans la société française. La modestie de sa condition écarte l’hypothèse d’une opération financière de l’ETA ou du milieu. Détail troublant : Marey, par ailleurs très discret sur ce qui lui est arrivé, affirma que ses ravisseurs parlaient français, alors que ses gardiens échangeaient entre eux de rares propose en espagnol. De quel côté des Pyrénées loger les responsables de l’initiative maladroite du GAL ? Quels en sont les véritables commanditaires ? A qui peut donc profiter cette mystérieuse bavure ?
Il faudra attendre l’arrestation à la frontière, quelques jours plus tard, d’un individu pilotant la voiture du rapt, pour y voir plus clair dans l’intrigue. L’homme —Pedro Sanchez, espagnol naturalisé français, ancien légionnaire— est connu pour ses activités dans l’extrême droite et le SAC. La police découvre dans sa voiture des armes, une matraque, des bombes paralysantes et une quarantaine de documents (photocopies de cartes d’identité, de séjour…) appartenant à des réfugiés et provenant d’archives de la police française. Arrêté et incarcéré, il sera remis en liberté en juin 1984 par le juge de Pau, Michel Swahn, qui n’a retenu «aucune charge importante contre lui».
Dés cette arrestation, le juge d’instruction et certains politiques ont obtenu de précieuses informations sur le GAL. On sait aujourd’hui que Sanchez a donné des noms, éclairé certaines filières. Peut-être même ses confidences lui ont-elles valu l’indulgence que l’on sait. Pedro Sanchez, arrêté une seconde fois, mourra à la prison de Bordeaux dans des circonstances obscures.
Quinze jours après l’affaire Marey, le GAL tient ses promesses et revient à la charge. Cette fois, la cible est précise. Un commando abat de cinq balles dans la tête le barman du café Kaiet à Bayonne ? L’établissement est fréquenté par des réfugiés et des nationalistes (abertzale) militant pour l’indépendance d’Euskadi. Il appartient u fils de Michel Labéguerie, un pionnier de la cause indépendantiste. La victime, Ramon Oñaederra «Kattu», est membre présumé de l’ETA. L’attentat est signé par le GAL qui lance un avertissement à tous ceux qui «protègent les terroristes, collaborent avec eux et leur donnent du travail». De surcroît, l’organisation antiterroriste annonce qu’elle va s’en prendre aux intérêts français, en représailles contre le laxisme du gouvernement socialiste en matière de droit d’asile. La mégalomanie du GAL est bel et bien politique.*Le 28 décembre de la même année 1983, le jour de la fête basque des Innocents, un commando exécute Mikel Goikoetxea, «Txapela», à Saint-Jean-de Luz. Le GAL revendique immédiatement cet assassinat très symbolique. A quelques jours près, c’est le dixième anniversaire de la mort de Carrero Blanco (amiral franquiste, dauphin de Franco, assassiné par un commando «etarra» le 20 décemre 1973. «Txapela» est un membre important de l’ETA militaire ; il a été défendu par l’avocat socialiste Robert Badinter dans un procès d’extradition, en 1979 à Aix en Provence ; il est le frère de Jon Goikoetxea, un membre historique de l’ETA, exécuté en 1972 par la guardia civil.
Officiellement, police, justice et presse, à quelques exceptions près, s’abstiennent de relier ce meurtre aux autres événements des mois précédents : tentatives de meurtres et d’enlèvements, activités clandestines de policiers espagnols en pays Basque français. Plus tares encore sont les observateurs qui tentent de dissiper le mystère du GAL, en rappelant sa filiation historique.
Pour ceux-là, ce dernier né des labels sur le marché de la terreur présente une flagrante similitude avec les sigles qui ont couvert les basses œuvres de la dictature franquiste et de ses héritiers. Depuis la fondation d’Euskadi Ta Askatasuna (Euskadi et liberté) en 1959, l’histoire de la répression en Espagne et au Pays Basque en particulier, est jalonnée par les crimes d’organisations secrètes qui ont agi dans une quasi-impunité, en francs-tireurs du pouvoir central.
ATA (Anti-terrorisme espagnol), CCAA (Commando anti-marxistes), GAE (Groupes armés espagnols), BVE (Bataillon basque espagnol), sans compter la nébuleuse des initiatives d’extrême droite codées sous les appellations multiples d’ANE, OVAA, OAMAS, DELTA SUR, etc., ont été autant de prête-noms de la criminalité de l’Etat. C’est dans la rétrospective de cette tradition qu’il convient de retrouver les racines du GAL.
1973 : l’opération «Ogro»
Le 9 juin 1973, Franco nomme l’amiral Carrero Blanco à la présidence du gouvernement et le charge d’assurer la succession du régime. Usant des pleins pouvoirs qui lui sont conférés, l’éminence grise du franquisme décide de réorganiser les onze services de renseignement du régime et de les placer sous le contrôle d’une seule direction.
Désormais, la Segunda bis de l’armée de l’air et de terre, la section d’intelligence de la marine, le service d’information de l’armée SIE), le service d’information de la guardia civil (SIGC) et les différents services de sécurité sont subordonnés au Service de documentation de la présidence du gouvernement (SPDG° ; Le nouveau chef de l’Etat place à sa têt un homme e confiance, le colonel SAN martin. En réalité, il s’agit d’organiser une structure para-militaire et para-policière qui se chargerait des besognes spéciales de la répression, jusqu’ici assumées par les fonctionnaires et les membres de forces de l’ordre.
Paradoxalement, l’ultra-nationaliste Carrero Blanco va coopter, autour de la trentaine d’officiers du SDPG, des hommes de main, pour la plupart de nationalité étrangère : néo-fascistes italiens, ex-membres de l’OAS, mercenaires «africains», activistes d’Amérique latine, du Portugal, etc. et les associer à leurs homologues de l’extrême droite espagnole (Phalange, Guerrilleros del Christo Rey, Parti espagnol national-socialiste, Fuerza Nueva, Garde de Franco…).
Dès 1971, après le putsch avorté de Valerio Borghese, les néo-fascistes italiens s’étaient réfugiés en Espagne. Stefano Delle Chiaie, «Il Caccola», installé depuis 1970, avait organisé un réseau d’accueil pour les terroristes qui fuyaient la justice de leur pays. Son passé d’activiste international, ses liens avec les extrémistes espagnols, e font l’homme de la situation.
En septembre 1973, Carrero Blanco réunit à Madrid Valerio Borghese et Della Chiaie et leur promet aide et protection du Service d’information de la Marine, en échange de leur collaboration avec le Service de documentation de la Présidence et ses différentes annexes de sécurité.
Delle Chiaie est chargé de sélectionner des « informateurs » parmi les «immigrés» d’«Avanguardia Nazionale» et d’ «Ordine Nuovo», et de les mettre en contact avec d’autres fascistes de l’Internationale Noire. Certains d’entre eux, comme Delle Chiaie lui-même et Guérin-Sérac, animateur de l’agence Aginter, travaillent avec plusieurs services secrets européens et nord-américains. Ce dernier établira des liens avec les militaires espagnols et les putchistes portugais, après la Révolution des œillets. Le colonel San Martin assure la liaison permanente avec le SPDG et les virtuoses de cet orchestre noir qui va mener le bal dans la stratégie de la tension en Espagne.
A première vue, on pourrait s’étonner de la création de cet appareil para-étatique au moment où l’Etat espagnol déploie toutes ses forces militaires et policières dans une répression féroce de tout ce qui fait opposition à son autorité N’a-t-il pas tous les moyens de sa politique?
En fait, à cette époque-là, l’Espagne franquiste, isolée de puis des décennies du reste de l’Europe, se trouve dans un état de délabrement économique et politique qui hypothèque son avenir. De larges secteurs de l’économie réclament une ouverture libérale vers l’Europe.
Même dans l’armée, figée pas son corporatisme et ses habitudes archaïques, un certain nombre d’officiers supérieurs commencent à revendiquer à haute voix la modernisation de ses structures et l’amélioration de son niveau matériel et organisationnel. La pression des USA (présents dans la péninsule avec leurs bases aériennes) qui se méfient de l’efficacité du dispositif de défense de leur allié méridional, sera déterminante. L’acceptation de l’Espagne dans l’OTAN est subordonnée à sa démocratisation relative. Dans la perspective de l’intégration future de l’Espagne dans l’aire de l’économie européenne et le système de défense de l’OTAN, les forces de l’ordre ont tout intérêt à redorer leur blason.
Le rôle du Service d e documentation de la Présidence de Carrero Blanco est de centraliser les activités des différents services secrets, en harmonie avec ceux du protecteur nord-américain.
En échange d’une aide technologique considérable, l’armée espagnole normalise son rôle opérationnel ; elle réhabilite son image de marque en se déchargeant des basses besognes sur des réseaux parallèles et conserve le contrôle de la situation, avec la bénédiction des stratèges de l’OTA et des USA, qui combattent simultanément le péril démocrate en Italie, au Portugal et en Espagne, dans les années 70. En ce sens, la stratégie de la tension qui déstabilise ses deux voisins à la même époque (coup d’Etat manqué de Valerio Borghese en 1971 en Italie et coup d’arrêt réussi de la Révolution des œillets au Portugal) explique la mise en service de l’internationale noire en Espagne. Dés 1975 cette stratégie sera utilisée pour perturber et dévoyer la transition démocratique.
La réactivation d’ETA militaire, qui opère à partir de bases situées en partie dans le sud de la France, offre à cette double organisation de l’appareil répressif (armée-police et services parallèles) le champ expérimental du Pays Basque. Le 20 décembre 1973 ; l’amiral Carrero Blanco meurt dans un attentat revendiqué par le « commando España » de l’ETA militaire. En principe, l’opération «Ogro», en supprimant le plus haut dignitaire du régime, aurait dû décapiter cette double organisation. Il n’en est rien. Dans la répression sauvage qui suit l’attentat, les mercenaires passent à l’action, en liaison plus ou moins étroite avec les services secrets de l’Etat. Plusieurs des crimes politiques commis à cette époque de tension latente, sont l’œuvre de justiciers anonymes et d’incontrôlés.
Après la mort de Carrero Blanco, l’obsession de la vengeance s’installe dans l’esprit de non nombre de militaires.
En 1974, les services secrets sont restructurés. Les fonctions du SPDG sont transférées au SECED (Service central de documentation). Roberto Conesa, un fonctionnaire de police détaché de la sinistre Brigade politico-sociale, rompu aux missions spéciales, est chargé du recrutement set de la coordination des mercenaires.
Dans les services policiers, on trouve déjà certains noms liés à la trame criminelle qui opérera en Espagne et en France pendant une quinzaine d’années : Manuel Ballesteros, José Antonio Gonzalez, Pacheco, «Billy en niño», célèbre tortionnaire de la dictature et collaborateur de Conesa, Jesus Martinez Torres, «le bourreau de Saragosse», etc.
A ce moment-là, grâce à ses recruteurs (Delle Chiaie, l’ex-OAS Jean-Pierre Cherid, etc.), Conesa et ses hommes disposent d’un effectif d’activistes répartis en plusieurs réseaux :
- Le réseau de l’extrême droite espagnole regroupé autour du PENS (Parti espagnol national-socialiste) et des Guerrilleros de Christo Rey, et qui mène une guerre relativement brouillonne contre le FRAP (Frente revolucionario antifascista patriotica) et l’ETA.
- Le réseau des anciens de l’OAS qui se sont mis, en Espagne, à l’abri de la vindicte des barbouzes gaullistes (SAC) : Jean-Pierre Cherid, collaborateur depuis 1970 du Service d’information de la guardia civil, son frère Noël Cherid, Marcel Cardona, etc.
- Le réseau portugais rassemblant les anciens de la PIDE (services secrets), des putschistes de l’ELP (Armée de libération du Portugal) et des soldats perdus de la décolonisation.
- Le réseau latino-américain composé d’activistes et de tueurs des escadrons de la mort, notamment ceux de la redoutable AAA argentine.
- Le réseau italien de la stratégie de la tension, où l’on recense la fine fleur du néo-fascisme, et souvent du néo-nazisme des années 70 : Delle Chiae, Concutelli, Tuti, Cauchi, Calzona, Sicutini Pomar, Pozzan, etc. pour ne nommer que les principaux.
Ce sont les principaux réseaux que l’on retrouve derrière la stratégie de la tension et le terrorisme tous azimuts des années 1975-76 ; notamment en Pays Basque français où ils signent leurs opérations criminelles sous l’égide du Bataillon basque espagnol (BVE) et de ses multiples satellites.
1975 : fin d’une dictature ?
Le 20 novembre 1975, date anniversaire de l’exécution par les Républicains de José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, la mort interrompt l’interminable coma de Francisco Franco y Bahamonde. Le successeur de Carrero Blanco à la présidence, Arias Navarro, rétablit la monarchie dans la plénitude de ses attributions ; Juan Carlos assume le commandement suprême des armées. Il prête serment d’allégeance aux lois fondamentales du franquisme. La guerre contre l’ETA et la répression préventive ne désarment pas.
Avril : plasticage de la librairie Mugalde à Hendaye. Trois policiers suspects sont arrêtés dans les parages et reconduits à la frontière, sans autre forme de procès.
Mai : deuxième plasticage de la librairie Mugalde. Un faux policier «Pallego» dont on a retrouvé la voiture contenant des armes, des munitions espagnoles et des papiers d’identité de réfugiés (photocopies), est reconduit à la frontière, après intervention personnelle du consul d’Espagne à Bayonne.
Arrestation d’un policier espagnol, Theodoro Las Heras, que la police des frontières laisse fuir en Espagne.
Juin : Explosion d’une voiture piégée devant le domicile du réfugié basque J. Antonio Urrutikoetxea à Biarritz. L’engin déchiquette l’un des auteurs de l’attentat et blesse son complice. Au procès du commando blessé, le procureur de la république s’étonne des « lacunes de la police française ».
Le domicile de réfugié Sagardia est plastiqué à Biarritz.
Troisième attentat contre la librairie Mugalde.
Plasticages du collège d’Hasparren et du siège d’Anai Artea, association de soutien aux réfugiés à Saint-Jean-de-Luz.
Découverte d’un engin explosif dans la librairie Nafarroa à Biarritz.
Découverte à Bayonne d’un véhicule contenant des explosifs, une liste de réfugiés (adresses et photos), ainsi que les papiers d’un certain Pelagatti.
Bombe au restaurant Etxabe appartenant à un réfugié à Bayonne.
Attentat à l’explosif dans le Ve arrondissement à Paris contre la librairie du Comité d’information est de solidarité pour l’Espagne. Attentat revendiqué par le Groupe d’intervention nationaliste.
Juillet : plasticage de l’entreprise Elkar à Hendaye.
Arrestation de Chabessier, auteur de l’attentat contre le restaurant Etxabe. Au procès, il déclare : «Le gouvernement était embêté par les réfugiés, nous avons fait une œuvre écologique…» Un communiqué de l’ATE revendique les attentats commis depuis plusieurs mois.
Bombe au Centre culturel franco-espagnol à Bayonne.
Deuxième plasticage de la librairie Nafarroa.
Août : plasticage de l’imprimerie Axular à Saint-Jean-de-Luz. Arrestation par la police française de deux barbouzes espagnoles, Iraregui et Arrondo «Cocoliso» au domicile desquels la police trouve des explosifs, des armes et des photos de réfugiés. Remis en liberté.
Mitraillage d’une camionnette de réfugiés à Bardos.
La guardia civil poursuit deux réfugiés et les blesse en territoire français, à Sare. Le sous-préfet de Bayonne téléphone à la presse pour infirmer le rapport de la gendarmerie nationale et affirmer que cet incident s’est passé sur le territoire espagnol.
Plasticage de la librairie Axular à Saint-Jean-de-Luz.
Plasticage de la librairie M.Marie à Saint-Jean-de-Luz.
Incendie de la voiture d’Iñaki Etxabe à Bayonne.
Octobre : un commando d’hommes en cagoules assassine Iñaki Etxabe dans un hôtel de Portugalete (Kampazar) en Espagne. Attentat non revendiqué.
Novembre : explosion d’un engin dans la voiture de Txomin Iturbe Abasolo, dirigeant de l’ETAm. L’un de ses enfants est blessé.
Décembre : les douaniers interceptent une voiture-arsenal à Anglet. La police escamote les passagers.*Bombe contre un conseiller municipal de Saint-Jean-de-Luz.
Deuxième attentat contre le Centre culturel franco-espagnol de Bayonne.
Plasticage des voitures d’une Hendayaise qui travaille en Gipuzkoa (Espagne) et du réfugié Eusebio Iriarte, gérant de la librairie Nafarroa à Biarritz.
L’activité des commandos para-policiers reste diffuse: nombreux plasticages et mitraillages (17) contre les librairies, bars, établissements industriels, et habitations de réfugiés en Pays Basque français ; peu d’atentats revendiqués avant juillet. Ce n’est qu’après l’arrestation de Chabessier à Bayonne que l’ATE (l’un des homonymes du BVE) revendique en vrac toutes les opérations de mois précédents.
Peu de crimes de sang : trois réfugiés blessés (dont un enfant) et un membre présumé d’ETA, Iñaki Etxabe, assassiné à Portugalete (Espagne).
Quelques renseignements (interrogatoires, aveux, indiscrétions) permettent les premiers recoupements sur les filières para-policières et leurs commanditaires espagnols :
- en avril, trois policiers sont arrêtés dans les parages de la librairie hendayaise Mugalde et reconduites par la police française à la frontière. Ils ont déclaré être en mission.
- En mai, même scénario avec l’arrestation du policier espagnol Theodoro las Heras et un certain «Pallego» (muni de faux papiers de la police de Bilbao) : ils sont reconduits à la frontière, bien que la PJ de Bayonne ait trouvé dans la voiture de ce dernier des documents concernant les réfugiés, des armes et des munitions de provenance espagnole.
- Ces incidents obligent le ministre de l’Intérieur français Michel Poniatowski à intervenir le 4 juin à l’Assemblée nationale : «Un certain nombre d faits regrettables se sont effectivement produits ces derniers temps. Dans quelques cas, il s’agissait de policiers qui ont pénétré en territoire français sans décliner leur qualité… J’ai demandé qu’une démarche diplomatique soit effectuée auprès des autorités espagnoles pour qu’elles interdisent à leurs agents de venir sur le territoire français». Ce qui ne l’empêche pas de redoubler les mesures préventives contre les réfugiés (arrestations et assignations à résidence).
- En juillet, l’arrestation de Chabessier (attentat contre le restaurant Etxabe à Bayonne) oblige le ministère de l’Intérieur français à fournir quelques éclaircissements. Chabessier aurait préparé et exécuté cet attentat avec trois autres personnes actuellement recherchées. Il aurait été contacté par un certain Yvan, un ancien légionnaire vivant à Madrid, chargé de recruter des mercenaires, pour former des commandos d’intimidation des réfugiés politiques en France. Yvan lui aurait remis des explosifs, de l’argent et une liste de cibles à atteindre. Chabessier sera acquitté en juin 1977. Il reconnaît avoir été en possession d’un code qui lui permettait de se réfugier, en cas de besoin, dans n’importe quel poste militaire espagnol.
- Noël Cherid, le frère de Jean-Pierre Cherid (tous deux ex-membres de l’OAS vivant en Espagne), est arrêté en Algérie et condamné à mort pour un attentat contre le journal El Moujahid et un complot contre Houari Boumediene. Au cours de son procès, il avoue avoir participé à plusieurs opérations anti-basques en France, sous la direction de Guérin-Sérac (Aginter) et pour le compte des services secrets espagnols et des Guerrilleros du Christ Roi.
- Marcel Cardon, ex-OAS, saute sur l’engin explosif qu’l s’apprête à déposer dans un bar de réfugiés à Bayonne. Ses parents révèlent à la presse française qu’il émargeait auprès des services secrets espagnols.
Conclusions
Le ministère de l’Intérieur français est sa police savent que des policiers espagnols s’introduisent et opèrent illégalement en France ; que des ressortissants français sont cooptés pour commettre des attentas en France, commandités par des services espagnols ; que des organisations comme ATE prouvent l’inspiration espagnole dans ces attentats.
Le comportement de la police française, pour le moins laxiste, et celui de la justice, dans le cas de Chabessier, dénotent une volonté de masquer les responsabilités de l’Etat espagnol.
Ces arrestations de ressortissants français prouvent que le gouvernement espagnol ne respecte pas l’accord passé en 1971 entre le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin et son homologue espagnol, selon lequel les Français s’engageaient à contrôler les militants de l’ETA, en échange d’un contrôle systématique des membres de l’OAS.
1976 : le complot contre la transition démocratique
Au début de l’année 1976, l’intérim d’Arias Navarro n’arrange pas les choses. Le harcèlement des commandos para-policiers et la routine des attentats singuliers se poursuivent de l’autre côté de la frontière. En juillet, Arias Navarro démissionne et le roi appelle Adolfo Suarez à la présidence. De rapides remaniements ministériels mettent en place une équipe de libéraux, parmi lesquels subsistent de hauts fonctionnaires de l’ancien régime.
Pour couper court aux velléités réformistes du nouveau gouvernement et empêcher le référendum sur l’abolition des Cortes franquistes, les ultras du «bunker» (la garde de Franco, la Fraternité nationale des anciens combattants, la Phalange) mettent hâtivement sur pied un complot. Nom de code : Otoño azul (Automne bleu, couleur de la Phalange). Il s’agit de rassembler des centaines de milliers d’Espagnols pour commémorer le 20 novembre (date de la mort officielle de Franco), de les entraîner vers le palais du gouvernement et de confier aux mercenaires des services secrets le soin de perturber l’ordre public par toute une série de provocations meurtrières. Objectif : démontrer la faiblesse du pouvoir libéral et faire légalement appel à l’armée.
Le 2à novembre, 60.000 personnes seulement répondent à l’appel des ultras. C’est un échec politique. Mais la tension est entretenue par les rumeurs de plus en plus alarmantes de coup d’Etat. Un plan anti-subversion, baptisé «Cucana» (selon des informations de l’Union des militaires démocrates, cf. Le Monde du 28 décembre 1976), relance l’idée du complot. Il a pour objet de réprimer violemment toute manifestation ou grève éventuelle «d’appuyer, de renforcer ou de remplacer les forces de l’ordre dans leurs missions… »
Les différents escadrons de la mort et les auxiliaires civils des services spéciaux doivent y jouer un rôle essentiel. Le 15 décembre, un référendum populaire abolit le parlement franquiste. La tension est à son comble.
Février : plasticage de la voiture d’Angel Iturbe Abasolo, membre présumé de l’ETA à Hendaye. Attentat revendiqué par le BVE.
Incendies et plasticages de plusieurs voitures de réfugiés dans la région de Saint-Jean-de-Luz, Biarritz, Hendaye et Bayonne.
Mars : un commando ouvre le feu en pleine rue à Saint-Jean-de-Luz, , blessant le dirigeant de l’ETAm Tomas Perez Revilla, son épouse Feli Ziluaga et leur enfant. Attentat revendiqué par l’ATE (Groupe antiterroriste espagnol).
Avril : troisième attentat contre Txomin Iturbe Abasolo dans la région de Bayonne.
Mai : règlement de compte sanglant (deux morts) à Montejurra, entre fascistes et carlistes venus célébrer un anniversaire monarchiste. La presse publie des photos où l’on identifie les néo-fascistes italiens Delle Chiaie, Mario Ricci, Augusto Cauchi, Giuseppe Calzona et l’ex-OAS Jean-Pierre Cherid.
Juillet : assassinat de Badiola à Sare.
Enlèvement en Apys Basque français du dirigeant de l’ETApm Eduardo Moreno Bergarretxe, «Pertur». L’enlèvement puis la mort de ce dirigeant seront revendiqués plus tard par l’AAA (Alliance apostolique anticommuniste), l’ATE et le BVE (Bataillon basque espagnol).
Septembre : plasticage de la librairie Zabal à Bayonne. Attentat non revendiqué.
Octobre : arrestation à Hendaye d’un certain Salvador Lloret. La police saisit dans sa voiture immatriculée à Saint-Sébastien, des armes, des munitions et divers documents concernant les réfugiés. Il est libéré sur intervention du consul d’Espagne à Bayonne.
Plasticage de l’entreprise Elkar à Bayonne.
Au Pays Basque français, les commandos par-policiers ciblent davantage leurs objectifs (huit plasticages nombreux blessés, un enlèvement) et le BVE revendique ses premiers attentats ; les autres sigles apparaissent de plus en pus comme des pseudonymes du BVE (ATE, AAA).
Arrestation à Hendaye d’un certain Salvador Lloret, propriétaire d’une voiture immatriculée à Saint-Sébastien. La police française découvre dans son véhicule des armes, des munitions et divers documents concernant des réfugiés. Le consul d’Espagne à Bayonne le fait libérer sur le champ.
En Espagne, un événement spectaculaire fait émerger de l’ombre un certain nombre d’activistes de la trame italienne.
Le 9 mai, à Montejurra, haut lieu du mouvement carliste, un règlement de comptes oppose la faction fascisant du prétendant monarchiste Sixto de Bourbon à celle de son frère, Carlos Hugo, qui s’est prononcé pour «un socialisme fédéraliste, pluraliste et autogestionnaire». Sur son initiative, la commémoration de la victoire des carlistes sur les libéraux s’est transformée en rassemblement de l ‘opposition au franquisme. Quelques centaines de nervis d’extrême droite ouvrent le feu sur les manifestants et font deux morts et de nombreux blessés. Sur les photos que publie la presse, on identifie aisément Delle Chiaie, Calzona, Cauchi, Ricci et… Jean-Pierre Cherid. La guardia civil, passive, laisse fuir les provocateurs. Toutes les poursuites sont suspendues. La vielle de l’incident, le gouverneur civil de Pampelune avait organisé un banquet en l’honneur de la bande fasciste.
Conclusions
La police française persévère dans l’escamotage des preuves qui relieraient les crimes du BVE et autres ATE, AAA, aux services de la police espagnole. L’intervention du consul espagnol indique que la volonté de couvrir les opérations illicites émane des hautes sphères de l’Etat : la raison d’Etat dicte aux autorités françaises et espagnoles des conduites illégales. Dans l’affaire Montejurra, la police espagnole et la justice manquent ouvertement aux plus élémentaires obligations légales (enquête et sanctions pénales contre les auteurs de crimes de sang). L’apparition publique d’activistes recherchés dans leurs pays d’origine et condamnés pour de graves délits (attentats terroristes des années 70, meurtre du juge Occorsio, etc.) ne semble pas mobiliser l’attention des autorités espagnoles. La justice italienne mettra plus d’un an à lancer des mandats d’arrêt contre eux.
1977 : l’armée contre les élections libres,
le pacte de la Moncloa
Le 23 janvier 1977, les Guerrilleros du Christ roi tirent sur une manifestation de gauche en faveur de l’amnistie et tuent deux étudiants.
Le 24, avec une surprenante aisance, en plein Madrid quadrillé par les forces de l’ordre, le général Villescusa, président du Conseil suprême de la justice militaire, est enlevé par le GRAPO (Groupes révolutionnaires antifascistes du 1er octobre). La gauche soupçonne cette organisation d’être infiltrée par les ultras. Coïncidence fortuite, celui qui libèrera Villescusa, et que le ministre de l’Intérieur nommera plus tard à la tête du commissariat général de l’information, n’est autre que Roberto Conesa, le coordinateur des trames de 1973-74 dont le nom sera associé à la gestation du GAL.
Le même jour à Madrid, la police, secondée par des « incontrôlés », charge une manifestation d’étudiants qui protestent contre les assassinats de la veille et laisse sur le pavé un mort et de nombreux blessés.
Le soir, deux hommes font irruption dans un cabinet d’avocats spécialisés dans la défense des syndicalistes des Commissions ouvrières et se livrent à un massacre : quatre avocats communistes tués, cinq blessés. Quelques minutes avant, une commission des CCOO venait de quitter l’étude. Le carnage de la rue Atocha est une provocation préméditée. Comme celle du mitraillage, quelques heures plus tard, des locaux (heureusement vides) des avocats de l’UGT (syndicat socialiste). Les attentats sont revendiqués par différents groupes dont la sinistre AAA (Alliance Apostolique Anticommuniste). La gauche, massivement unie, fait échouer la provocation.
Le 26 janvier, une impressionnante manifestation silencieuse traverse madrid. Ni la police ni l’armée n’osent intervenir. Alarmé ou simplement intimidé par cette démonstration populaire, le gouvernement se décide à intervenir. La police arrête le leader des Guerrilleros du Christ roi, Sanchez Covisa, des militants de l’extrême droite espagnole, une quinzaine de Sud-américains et une dizaine d’Italiens. Ils sont relâchés au bout de 24 heures de garde à vue.
Le 22 février, la police découvre une fabrique d’armes clandestine n plein centre de la capitale. L’appartement est loué par Covisa pour le compte d’activistes italiens. Parmi les armes sophistiquées de l’arsenal, des mitraillettes «Inghram» du type qui a servi à la boucherie de la rue Atocha. Ce type d’armes, fabriqué par l’armée américaine, est strictement réservé aux Services secrets spéciaux. Pour certains magistrats, la filière Etat-Services secrets-Groupes de l’internationale noire, est de plus en plus transparente. D’autant que l’arrestation de Concutelli à Rome en février 1977, dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de 1976 du juge Occorcio (magistrat italien chargé de plusieurs enquêtes du la «piste noire» et les attentats néo-fascistes en Italie), prouve qu’il a été tué par la même arme.
La police espagnole arrête le cerveau de l’armurerie madrilène, l’ingé »nieur atomiste Eliodo Pomar et une dizaine d’activistes italiens, Massagrande, Covisa, Francia, Campo, Pozzan, etc., tous recherchés par la justice transalpine pour l’attentat contre Occorcio. Ils seront libérés fin mai, sauf Pozzan qui sera extradé vers l’Italie, après avoir fait d’importantes déclarations sur les agissements de la trame italienne.
En février 1977, sous la pression populaire, s’amorce le processus de légalisation des partis politiques. En avril, le PCE, pièce indispensable sur l’échiquier électoral, négocie et obtient sa légalisation en échange de la reconnaissance de la monarchie. Le 15 juin, Adolfo Suarez remporte les élections. Une amnistie générale confond en une même mesure de clémence les activistes d’extrême droite et les militants basques. En septembre, le retour d’exil de la Généralité catalane semble redonner espoir aux partisans de l’indépendantisme basque. Enfin, en octobre, la signature des Accords de la Moncloa (palais présidentiel) entre patronat, syndicats et gouvernement, scelle officiellement un compromis dont sont exclus, en apparence, les militaires. En fait, ces accords sont la résultante de concessions officieuses à l’armée et aux noyaux durs de l’appareil d’Etat. Certaines clauses secrètes expliqueraient les compromissions de la transition démocratique.
Cette période fr consensus problématique où des forces politiques s’affrontent presaque à visage découvert, dasn une certaine légalité constitutionnelle, coïncide avec un net ralentissement des opérations de l’ETA et des réseaux para-étatiques qui le combattent. En cette années 1977, où Adolfo Suarez remporte le 15 juin les premières élections législatives libres depuis 1936, les tentatives de réforme et les promesses électorales (notamment en matière d’autonomie des régions) obligent à une certaine expectative. Mais la routine des attentats « secondaires » au Pays Basque contre des établissements publics et privés (usines, stations touristiques, biens appartenant aux réfugiés) prouve que les Services et leur main d’œuvre n’acceptent qu’un demi-sommeil. Ils en sortent spectaculairement le 7 octobre en assassinant froidement à Hernani un chauffeur de taxi, David Salvador Jonio, paisible citoyen, sans aucun lien avec l’ETA militaire. Dans l’ombre, l’armée « putschiste » et les ultras n’ont pas renoncer à refaire main basse sur l’Espagne.
Les années 1977-78, années d’espérances et de promesses non tenues, sont un tournant dans l’histoire de l’Etat de droit espagnol. La préparation du référendum sur la nouvelle Constitution prévue pour la fin d e l’année, se déroule dans un contexte de conflits permanents.
Janvier : mitraillage d’un cabinet d’avocats, rue Atocha à Madrid. Bilan : cinq morts (quatre avocats communistes, un syndicaliste communiste) et cinq blessés. Attentat revendiqué par l’AAA.
Un commando des Guerrilleros du Christ roi ouvre le feu sur une manifestation à Madrid en faveur de l’amnistie. Deux étudiants dont tués, plusieurs blessés.
De janvier à octobre : série d’attentats contre des établissements publics industriels.
Attentat contre la station «jésuite» radio Loyola à Hernani (Espagne). Attentat revendiqué par l’AAA et le BVE.
Octobre : l’AAA revendique l’un des rares crimes de sang commis par des groupes parallèles. L’assassinat du chauffeur de taxi, David Salvador Jonio, n’a aucune signification politique. Plus tard, l’attentat sera également revendiqué par le BVE.
L’année 1977 se caractérise par un net ralentissement des activités des commandos para-policiers en France et une recrudescence des attentats meurtriers en Espagne. Sans doute faut-il interpréter cette accalmie par deux séries de circonstances concomittantes.
Au niveau de l’enquête policière et judiciaire, plusieurs évènements permettent de situer les responsabilités et les auteurs de crimes. En janvier, l’arrestation de Sanchez Covisa, chef des Guerrilleros du Christ roi, d’une quinzaine d’activistes sud-américains, d’une dizaines de néo-fascistes italiens, après l’attentat conte la cabinet d’avocats de la rue Atocha (22-24 janvier) se solde par une libération sans poursuites. La découverte d’une armurerie clandestine (appartement loué par Covisa et l’arrestation d’Elio Pomar et des néo-fascistes de son entourage, démontre que les mitraillettes Inghram que l’on y découvre sont des armes de provenance américaine et que leur vente par l’armée US est strictement réservée aux Services spéciaux, en l’occurrence en Espagne au SECED. C’est ce type de mitraillette qui a servi pour l’attentat de la rue Atocha. Dans le quotidien italien Corriere della Sera, le ministre de l’Intérieur espagnol Martin Villa, confirme que l’arme du meurtre de Occorsio a bien été perfectionnée dans l’armurerie clandestine.
L’arrestation en Italie de Concutelli prouve que l’assassinat du juge Occorsio (juillet 1976) a été commis avec une mitraillette Inghram et que c’est la même arme dont on s’est servi pour la tentative d’assassinat du dirigeant de l’ETA Tomas Perez Revilla, le 21 mars1976, à Saint-Jean-de-Luz.
Tous les activistes italiens impliqués dasn la fabrication d’armes sont libérés en mai, un mois avant la signification des mandats d’arrêt italiens lancés contre eux. Seul Pozzan sera extradé, après avoir fait des révélations sur la collaboration de ses compatriotes avec les services espagnols.
Conclusions
La collusion entre Services secrets et néo-fascistes italiens après l’abolition officielle du régime franquiste (référendum sur la suppression des Cortes) est de plus en plus évidente.
La police et la justice espagnoles enrayent le processus d’élucidation des responsabilités et s’abstiennent de toute sanction.
La justice espagnole ne tient aucun compte de cinq mandats d’arrêt lancés par le parquet de Florence contre Clemente Graziani, Salvatore Francia, Elio Massagrande, Eliodoro Pomar, Gaetano Orlando. Certains d’entre eux seront arrêtés et libérés quelques années plus tard.
1978: les coulisses secrètes de l’Etat
Dès janvier 1978, l’ETAm entreprend une offensive de grande envergure. L’extrême droite et les durs de l’armée prônent ouvertement une répression exemplaire. Certains officiers comme le futur putchiste de 1981, le lieutenant-colonel de la guardia civil Antonio Tejero, fustigent sans ambages le gouvernement et son projet de Constitution. Dans la police et la guardia civil le mécontentement attisé par la rogne des militaires est dramatique. Au Pays Basque, des commissariats et des casernes sont au bord de la mutinerie. Le gouvernement Suarez diffère son timide projet de démocratisation des forces de l’ordre (unification et démilitarisation de la police).
On procède à un remaniement des services de sécurité des ministères de l’Intérieur et de la Défense. L’ancien SECED (Service central de documentation) est rebaptisé CESID (Service supérieur d’information et de défense). Les militaires ont gagné la partie.
Le colonel Cassinello, un officier de la Guardia civil, spécialiste de la « guerre psychologique », formé à Fort-Bragg aux USA, prend la direction des services d’information de la Guardia civil, la cellule centrale de la lutte clandestine contre les indépendantistes de l’ETA. Roberto Conesa, ancien chef de la Brigade politico-sociale, monte en grade à la tête du Commissariat général d’information. Dans leur sillage, on retrouve Martinez Torres, Gonzalez, Pacheco, Ballesteros, etc. Les services de la « guerre sale » changent de nom, les hommes restent les mêmes. On verra plusieurs d’entre eux occuper des fonctions dans le régime socialiste de Felipe Gonzalez et dans la laborieuse instruction du procès contre le GAL.
Le 15 décembre 1978, la nouvelle Constitution est adoptée. Le Pays Basque boycotte massivement le référendum. Le BVE se déchaîne. Il signe une quarantaine d’attentats qui feront onze morts dans le sud de la France entre 1978 et 1980.
Mars : plusieurs attentats, sans victime, sont revendiqués par le BVE en Gipuzkoa et en Biscaye.
Avril: attentat à Alger contre Antonio Cubillo, dirigeant du MPAIAC (Mouvement indépendantiste des Canaries), Cubillo est grièvement blessé.
Mai: deux jours après un meeting fasciste de Blas Pinar, un deuxième chauffeur de taxi, Martin Merkelantz est abattu à Irun (Gipuzkoa), revendiqué par le BVE.
Mitraillage et incendie de la boulangerie Kale-Txiki à Andoain (Gipuzkoa).
Plasticage de la librairie Txaranbel à Saint Jean de Luz (Labourd).
Juillet : un commando blesse grièvement Juan José Etxabe, membre d’ETAm et tue son épouse, Agurtzane Arregi, devant leur restaurant à Saint Jean de Luz. Attentat revendiqué par l’AAA.
Août : les passagers d’une voiture ouvrent le feu à la mitraillette sur des réfugiés de Biarritz qui s’en sortent miraculeusement indemnes.
Décembre : José Migel Benaran Ordenana, Argala, l’un des principaux dirigeants d’ETAm, chef du commando qui a fait sauter la voiture de l’amiral Carrero Blanco, meurt dans sa voiture piégée par un engin télécommandé à Anglet.
La recrudescence des activités militaires d’ETA en Espagne accentue la mobilisation des forces de sécurité. Simultanément, au pays Basque français, le BVZ signe une douzaine d’attentats dont la plupart ne ciblent pas des personnes précises. En revanche, trois opérations minutieusement préparées visent à l’élimination physique de militants indépendantistes de premier plan :
Le 5 avril à Alger, deux mercenaires, Alfonso Gonzalez et Cortes Rodriguez, blessent grièvement Antonio Cubillo, leader du mouvement indépendantiste des Canaries (MPAIAC). L’opération est organisée par José Luis Espinosa Pardo que l’enquête logera comme agent spécial aux ordres de Conesa. Les trois hommes seront arrêtés en Algérie d’où Espinosa Pardo réussira à s’enfuir. Il sera arrêté à nouveau en 1988 en Espagne.
Le 2 juillet, un attentat revendiqué par AAA et BVE blesse grièvement Juan José Etxabe, membre connu d’ETA et tue son épouse Agurtzane Arregi à Saint-Jean-de-Luz.
Le 21 décembre, l’un des plus importants dirigeants d’ETAm, José Miguel Benaran Ordenana, Argala, meurt dans sa voiture piégée à Anglet. C’est l’issue d’une longue traque des services secrets qui avaient juré de venger la mort de Carrero Blanco en exécutant tous les membres du commando España, dont Argala était le chef. La justice française lance un mandat d’arrêt contre Carlos Gaston.
Conclusion
Aucune enquête n’a tenté d’identifier les membres des commandos ATA et BVE, responsables de ces crimes. A l’époque, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur espagnol déclare que différentes réunions entre policiers français et espagnols, ont eu lieu au plus haut niveau et que deux de ces réunions étaient secrètes. Il ajoute que les responsables des ministères de l’Intérieur concernés ont été tenus à l’écart et que « les politiciens ne doivent pas savoir ces choses parce qu’ils sont indiscrets… qu’il y a des problèmes d’Etat qui doivent rester dans le secret… que dans la police, il doit y avoir des hommes capables d’entamer une négociation et d’autres qui peuvent faire le coup de feu ». Ce même fonctionnaire jugera d’ailleurs inopportune la mort d’Argala qui aurait pu être, selon lui un négociateur efficace, vu son éducation et sa position. Ni la police, ni la justice n’ont tenté d’en savoir plus long sur ces «réunions secrètes».
Le juge italien Vitaliano Calabria qui mène l’une des enquêtes sur le terrorisme néo-fasciste en Italie, déclare posséder des preuves et des révélations qui indiquent :
- que l’assassinat d’Argala a été organisé par les services secrets espagnols avec la participation d’activistes italiens.
- que ces activistes ont collaboré avec d’autres activistes français et espagnols dans bon nombre d’opérations anti-basques.
- Qu’à cette époque, les responsables de services mentionnés sont Roberto Conesa, chef de la brigade d’information de la police, Andrés Casinello, chef des Services d’information de la Guardia civil et José maria Bourdon, directeur du CESID (Centre supérieur d’information de la défense). Aucun d’entre eux n’a été officiellement interpellé.
1979 : les escadrons de la mort
En 1979, la «camarilla» des militaires s’impose dans l’organisation du ministère de l’Intérieur. L’une des concessions décisives du gouvernement Suarez est de nommer à sa tête le lieutenant-général de la Guardia civil, Ibanez Freire. Celui-ci s’empresse de nommer ses hommes —de vieux routiers de la répression— aux postes-clés des services conçus pour la lutte anti-terroriste. La démocratisation de la police est définitivement rangée dans les tiroirs de la Présidence. Tous les projets de syndicalisation policière se heurtent à une fin de non-recevoir. Profitant de l’effervescence pré-électorale, les militaires ont fait pression pour quadriller les sphères du pouvoir.
En mars, l’UCD (Union du centre démocratique), le parti de Suarez, remporte les élections législatives. Manuel Ballesteros remplace Conesa (mis à la retraite) à la tête du Commissariat général d’information, cheville ouvrière entre le pouvoir central de la «guerre sale».
En France, un communiqué du ministère des Affaires étrangères annonce le 30 janvier «la suppression du statut de réfugié pour les ressortissants espagnols». Les interdictions de séjour et les assignations à résidence se multiplient. Des réfugiés politiques basques sont remis directement à la police espagnole par le gouvernement Giscard. Certains seront torturés sauvagement. Le Canard Enchaîné titre : «La France livre». En Espagne et en France, les partis et la presse —timidement— et surtout les associations humanitaires protestent contre ces violations flagrantes des lois internes et internationales.
Au Pays Basque espagnol, la Guardia civil se charge de la répression massive (nombreuse victimes dans les manifestations de soutien, assassinats de deux membres de Herri Batasuna, formation politique proche d’ETA), laissant au BVE et à ses filiales le soin de traquer les militants présumés d’ETA en France.
Après l’assassinat du réfugié Periko Elizaran à Biarritz en septembre, bien que l’attentat soit revendiqué par l’ANE (Action nationale espagnole), la police oriente l’enquête vers le milieu. On arrête quatre truands (Ruiz, Berger, Szonek et Obadia). L’arme du crime est identifiée comme appartenant à l’armée espagnole. Szonek et Obadia, militants sionistes, auraient travaillé, entre autres, avec le Mossad. La justice française lance de mandats d’arrêt contre Khiar, Talbi, et les frères Perret, soupçonnés de plusieurs attentats antérieurs. Certains policiers lucides commencent à remonter une filière où reviennent les noms de Pedro Sanchez, étrangement libéré après l’affaire Segundo Marey quelques années plus tard) et <Jean-Pierre Chérid.
En Espagne comme en France, les murs et la presse clandestine désignenet les coupables : les services très spéciaux d’Adolfo Suarez.
Le 26 octobre, entre en vigueur le statut d’autonomie dit de Gernika, qui écarte la Navarre du reste d’Euskadi-sud. ETA et une grande partie de l’opinion rejettent ce marché de dupes qui refuse les revendications indépendantistes (gouvernement autonome, fin de l’occupation militaire, retour de la Navarre au sein d’un Etat basque, etc.).
Janvier: un commando blesse grièvement à Saint-Jean-de-Luz, l’un des dirigeants historiques d’ETAm, José Manuel Pagoaga «Peixoto». L’attentat est revendiqué par l’AAA, le GAE (Groupes armés espagnols) et le BVE.
Février: tentative d’enlèvement à Bayonne d’Arantxa Sasiain, compagne de Txomin Iturbe Abasolo, dirigeant d’ETAm ; deux mois plus tard, elle reconnaîtra l’un de ses agresseurs parmi les policiers français qui assistent à son procès à Aix-en-Provence.
Mai : tentative d’assassinat de Txomin Iturbe Abasolo qui échappe à ses tueurs avec deux balles dans le corps. Mort du réfugié Peru Larrañaga, tué par balles, dans des circonstances douteuses au cours d’un contrôle de police à la frontière. Incendie à Saint-Jean-de-Luz de la voiture de Telesforo de Monzon, leader historique de Herri Batasuna (formation politique basque proche d’ETA).
Juin : enlèvement et assassinat d’un jeune homme de 16 ans, José Ramon Ansa, à Andoain (Gipuzkoa). Assassinat revendiqué par l’AAA. Un commando exécute à Paris Javier Eizagirre et Aurelio Fernandez Cario, deux militants du PCE, membres su GRAPO (Grupos revolucionarios antifacistas primero de octubre). Attentat revendiqué par le BVE. Le militant d’ETAm, Enrique Alvarez Gomez «Korta», est abattu devant le bar Etxabe à Bayonne. Attentat revendiqué par le BVE. Plasticage de l’entreprise Zuhar à Ciboure. Un membre présumé d’ETA, Martin Eizagirre, est abattu à Paris. Attentat non revendiqué.
Juillet : deux réfugiés, Ocio et Iza, échappent de justesse à un attentat à Hendaye.
Août : un commando mitraille trois hommes d’ETA sur une plage d’Anglet, tuant Juan Lopetegi Carrasco «Pantu» et blessant Angel Iturbe Abasolo et Sasiain Etxabe. Attentat revendiqué par le BVE.
Septembre : un commando abat à la mitraillette en plein Biarritz le réfugié Justo Elizaran «Periko». L’enquête s’oriente vers le milieu français, bien que l’attentat soit revendiqué par l’ANE (Action nationale espagnole). Plasticage du restaurant de Juan José Etxabe à Bayonne. Assassinat à Saint Sébastien de Tomas Irazusta, conseiller municipal de la coalition Herri Batasuna. La presse espagnole impute le crime à des «incontrôlés» d’ETA. Attentat non revendiqué.
Le bilan des activités des commandos para-policiers se caractérise par une augmentation très nette des attentats ciblés (treize assassinats ou tentatives d’assassinats contre des membres d’ETA ou des réfugiés basques en France : neuf morts et quatre blessés graves, quatre mitraillages et plasticages sans victime. La plupart des assassinats sont revendiqués par le BVE et l’on considère que les autres sigles GAE, AAA, ATE utilisés cette année-là sont destinés à démultiplier spectaculairement les activités de l’organisation principale.
La police française arrête quatre truands (Ruiz, Berger, Szoenek et Obadia) et fait rechercher Jacques Debessa ; ils sont accusés de plusiuers attentats dont celui qui a coûté la vie à Justo Elizaran à Biarritz. Debessa échappe à toutes les recherches et se réfugie en Espagne. Il y sera condamné et incarcéré en 1981 pour un délit de droit commun. A la faveur d’une permission spéciale, il se met en cavale et disparaît totalement. La police française constate que les armes utilisées dans le meurtre d’Elizaran sont de fabrication militaire et que leurs numéros indiquent qu’elles sont réservées aux forces armées espagnoles.
Conclusion
Malgré les révélations de 1977 et notamment les communications des magistrats italiens à la justice espagnole et française, le BVE multiplie les opérations criminelles dans le sud de la France. A première vue, les commandos semblent assurés de leur impunité. Alors que le Pays Basque français est entièrement quadrillé et que les gendarmes et CRS multiplient les barrages, procédant à des centaines d’interpellations, les hommes du BVE vaquent en toute liberté à leurs occupations délictueuses. L’exploitation pour le moins laborieuse des informations déjà recueillies n’aboutit à aucune arrestation.
Dès le procès (hâtif et bâclé) de la bande de Szoenek, après l’attentat contre Elizaran, le commissaire Claude Bardon de la PJ de Bordeaux, chargé de l’enquête, a communiqué un rapport au procureur de Bayonne mettant en cause plusieurs truands (notamment Mohamed Khiar et les frères Perret) dans certains attentats antérieurs (contre «Txomin», Juan Lopetegi Carrasco, etc.). La justice temporise avec beaucoup de circonspection.
La fermeture des frontières, dès février, et le vaste mouvement de solidarité qui proteste contre la violation du droit d’asile par le gouvernement Giscard ne semblent pas gêner les tueurs qui circulent souvent dans des véhicules immatriculés en Espagne.
1980 : l’année du Bataillon basque espagnol
L’année 1980, inaugurée par l’assassinat de Karlos Zaldise, responsable des Gestoras pro amnistia (association d’aide et de défense des réfugiés et des prisonniers politiques) accélère l’engrenage de la violence. Le remaniement ministériel du 3 mai et la nomination de J. José Roson comme ministre de l’Intérieur ne changent rien à la répression qui cherche à contrecarrer la recrudescence des activités militaires d’ETA en Espagne. On retrouve autour de Manuel Ballesteros, l’homme de la situation, les anciens de la BPS (Brigade politico-sociale) et les militaires franquistes qui contrôlent de mieux en mieux la « transition démocratique ». Le tortionnaire de Saragosse, Manuel Martinez Torres, est promu chef supérieur de la police de la police à Bilbao : un poste stratégique dans la filière actuelle du BVE et plus tard du GAL.
En France, 250 prêtres écrivent au pape pour dénoncer les violations des droits de l’homme et notamment la torture dans les commissariats espagnols. Le bila des crimes commis cette année-là révèle l’implantation définitive dans le sud de la France du BVE qui signe la plupart des attentats. Cependant, plusieurs meurtres non politiques commis en Espagne orientent l’enquête vers Ignacio Iturbide et Ladislao Zabala, deux truands fascistes de Saint-Sébastien. Au mois d’octobre, la justice lance contre eux des mandats d’arrêt pour sept crimes commis entre 1979 et 1980 dan les provinces basques.
En novembre, après leur attentat contre le Bar Hendayais (deux morts, dix blessés), le commando de trois hommes (les frères Perret et J.-P. Chérid) passe le poste-frontière français en force et se réfugie chez les policiers espagnols. Ils téléphonent à Ballesteros qui ordonne leur transfert immédiat à Madrid où ils seront libérés. Interrogé plus tard, en 1982, puis au cours d’un procès en 1985 (à l’époque du GAL « officiel »), le chef du Commissariat général de l’information couvrira ses collaborateurs en les faisant passer pour des «informateurs de la police» en mission. La thèse de Ballesteros est que ces « informateurs » auraient tiré, en état de légitime défense, contre des membres d’ETA qui les menaçaient de leurs armes.
Janvier : assassinat de Karlos Saldise, militant de la gauche abertzale, membre des Gestoras pro amnistia (voir index) à Lezo (Espagne). Attentat revendiqué par le BVE . Explosion d’une bombe dans le bar Aldana d’Alonsotegui (Biscaye) : quatre morts et huit blessés graves. Attentat revendiqué par le BVE.
Février : des «policiers» non identifiés tirent sur un véhicule occupé par trois militants d’ETA, Txomin Iturbe Abasolo, Eugenio Etxebeste et Joquin Gorostidi (blessé). La vraie police fait incarcérer les militants agressés à Bayonne. Assassinat à Madrid de Yolanda Gonzalez, étudiante basque, militante du PST (Parti socialiste des travailleurs). Attentat revendiqué par le BVE.
Mars : une bombe blesse grièvement à Saint-Sébastien Jesus Mari Ijurko ( ???) membre des Gestoras pro amnistia, et son épouse Karmen Illiramendi. Attentat revendiqué par le BVE.
Avril : assassinat à Hernani (Espagne) d’un citoyen espagnol Felipe Zagarna, sans aucun lien connu avec ETA ; Attentat revendiqué par le BVE.
Juin : enlèvement à Saint-Jean-de-Luz du réfugié basque José Maria Etxebarria. L’enlèvement est revendiqué par le BVE.
Juillet : explosion d’une bombe dans la rue Amezola à Bilbao : trois morts, Maria et Antonio Contreras, Anastasio Leal, de nombreux blessés.
Septembre : attentat contre deux réfugiés d’Hernani, Joaquim Antimasveras, tué sur le coup, Andrés Echeverria, blessé. Attentat revendiqué par le BVE.
Novembre : un commando assassine à Caracas (Venezuela) l’ingénieur basque Joaquim Alonso Etxeverria, président du comité de soutien des prisonniers et des réfugiés, ainsi que son épouse Esperanza Arana. Un commando mitraille le Bar Hendayais à Hendaye. Bilan deux mort (Joseph Camio, Jean-Pierre Haramendi) et dix blessés graves. Attentat revendiqué par le BVE.
Décembre : mort de José Maria Sagardua Zaldua, militant d’ETA, dans l’explosion de sa voiture piégée à Biarritz. Attentat non revendiqué.
C’est l’année du BVE qui signe la totalité des attentats commis au Pays Basque, en France comme en Espagne. La tactique des commandos s’est simplifiée : ils alternent les opérations de terreur aveugle (bombes dans les lieux publics) et les exécutions minutieuses de militants et de dirigeants d’ETA. Bilan des attentats : dix neuf morts (dix en Espagne, neuf en France) et une trentaine de blessés graves. Vérifier les comptes ???? A noter que la répression policière côté Pays Basque espagnol, a fait plus d’une vingtaine de morts.
D’avril à octobre, quatre attentats mortels ont été commis sur des citoyens sans lien connu avec ETA. En octobre, sur information du chef de la police de Saint Sébastien, Martinez Torres, le juge de Tolosa (Espagne) lance un mandat d’arrêt contre Ignacio Iturbide et Ladislao Zabala. Ces deux fascistes de la région de Saint-Sébastien sont recherchés pour cinq meurtres (Ansa, Irazusta, Sagarna, Arbelaitz, Elizondo, Antimasveras) et soupçonnés de plusieurs autres.
Après l’attentat du 23 novembre contre la Bar Hendayais, Ballesteros reconnaîtra qu’il s’agissait d’informateurs de son service, mais refusera de donner leurs noms. Il précisera même à la presse que ces « agents » étaient poursuivis par un commando d’ETA. Cette attitude lui vaudra une condamnation à trois mois de suspension administrative et à une amende de 100.000 pesetas. Quelques heures après, il recevra le soutien public de Juan-José Roson, ex-ministre de l’Intérieur de 1980, de José Barrionuevo, ministre de l’Intérieur à l’époque du jugement, et de Rafael del Rio, directeur général de la police, en exercice.
Conséquence de cette affaire : Gonzalez Pacheco sera mis en disponibilité. Les auteurs de la tuerie n’ont jamais été clairement identifiés. La justice française pense que le crime est imputable aux frères Perret. D’autres sources l’attribuent également à Jean-Pierre Chérid et à Mohamed Khiar. Seule certitude, le laboratoire de balistique de Toulouse a établi que les mêmes munitions ont servi dans les attentats contre Elizaran (septembre) et le Bar Hendayais (novembre) et qu’elles sont d’origine espagnole.
Conclusion
La transition démocratique s’enlise définitivement dans la « guerre sale ». Le choix d’attentats aveugles et particulièrement meurtriers (Bar Aldana, Bar Hendayais, rue Amezola), indique que les commanditaires des commandos para-policiers ne lésinent pas sur les moyens. L’assassinat à Caracas de l’ingénieur basque Alonso Etxeverria président du comité de soutien aux réfugiés, est sans doute destiné à démontrer l’omniprésence de l’organisation clandestine et la détermination des Services spéciaux.
A Paris, les déclarations contradictoires de Giscard d’Estaing reflètent autant l’embarras du gouvernement français engagé dans une politique de répression intensive que la perversion de l’Etat de droit espagnol : «En ce qui concerne le statut de réfugié politique, il n’a plus de raison d’être, étant donnée la démocratisation de l’Etat espagnol… Après le référendum sur l’autonomie, nous y verrons peut-être plus clair ; mais je doute de la capacité de l’Etat espagnol à résoudre le problème basque: il accumule les maladresses».
L’escamotage du commando du Bar Hendayais compromet formellement le Commissariat général d’Information et l’un des plus hauts responsables de la lutte anti-terroriste, le commissaire Ballesteros. En couvrant grossièrement les auteurs de l’attentat, il accentue les soupçons qui s’accumulent sur les services étatiques affectés à la répression.
1981: putsch virtuel, scandales réels
Plusieurs évènements concomitants peuvent expliquer le ralentissement en 1981 des opérations des groupes para-policiers au nord des Pyrénées :
- la préparation des élections en France, puis la victoire des socialistes et l’arrivée de François Mitterrand à la présidence de la république.
- les procès de réfugiés et de militants d’ETA qui se soldent par de nombreuses assignations à résidence (Ile d’Yeu, etc.), compensant la rareté des extraditions (sentences non appliquées).
- la mobilisation populaire à la suite de l’attentat contre le Bar Hendayais.
- les remous provoqués en Espagne par l’affaire Ballesteros, accusé publiquement de forfaiture, et dont le passé phalangiste et les liens avec la police politique de la dictature sont stigmatisés par des policiers démocrates (cf. l’interview de Modesto Garcia dans le Spiegel du 26 septembre).
- la mort sous la torture du militant d’ETA Joseba Arregui en février à la prison de Carabanchel de Madrid, qui soulève un vaste mouvement de protestation dans toute l’Espagne : démission (refusée) de l’équipe de Ballesteros, campagne de presse, pression du PSOE, grève générale en Euskadi-sud, enquête d’Amnesty international, manifestations, etc.
Attaqué sur sa gauche et sur sa droite, incapable de résoudre la crise politique et institutionnelle qui le submerge, Adolfo Suarez démissionne.
Le 23 février, le jour même de l’approbation par le parlement de la nomination de Calvo Sotelo à la présidence, une poignée de putschistes font irruption, armes à la main, à la chambre des députés. L’assaut est mené par le lieutenant-colonel de la Guardia civil Antonio Tejero. Les télévisions du monde entier diffusent en direct le numéro de kamikaze de l’énergumène.
Une seule apparition à la télévision du roi Juan Carlos suffit à balayer ce coup d’Etat d’opérette : les conjurés sont mis aux arrêts, les rares unités insurgées (blindés de Valence) neutralisées. Cette mascarade aura permis au moins de distraire l’opinion de l’affaire Ballesteros et du scandale de la prison de Carabanchel. Ballesteros, soudain saisi par u excès de zèle, arrête Iturbide et Zabala, auteurs de deux attentats mortels en février et mars contre de simples citoyens. Le coup de flet se termine par l’arrestation du jeune fasciste Gonzalez Medrano, un second couteau qui donnera à la police de précieuses informations sur certains maillons de la trame du BVE (Arteaga Eizaguirre, Arrondo Martin Marcel Vidal, Romeo Yonte). Son témoignage, le document Medrano, sera fort utile pour l’analyse du GAL.
Le 21 mars, le BVE clôt son maigre tableu de chasse par un échec : le numéro deux d’ETAm, Eugenio Etxebeste «Antxon» (négociateur à Alger en Avril 1989) échappe à un attentat à Saint-Jean-de-Luz.
La police retrouve dans la voiture des tueurs deux pistolets Smith & Wesson achetés aux Etats-Unis par deux policiers du commissariat de Bilbao. André Pervins, alias Vladimir Vit, ex-traducteur de la DGS est arrêté. Il mourra quelque temps après en prison. Le commissaire Martinez Torres annonce publiquement la fin du BVE. Mais les noms des frères Perret, de Mario Ricci et de Jean-Pierre Cherid commencent à circuler officieusement dans les milieux policiers. On n’est pas sans remarquer aussi la fusion possible de divers clans du BVE dans les opérations de cette année-là. Le BVE ne serait plus ce qu’il était ?
Fin avril, à l’issue d’une querelle entre «bataillonnaires», Cherid est arrêté à Madrid pour avoir plastiquer l’agence de voyages Transalpino (base du BVE) et le domicile du directeur, Andrea Meville, coupable d’avoir rompu avec ses compagnons compromettants. Cherid fait valoir qu’il détient des documents embarrassants pour la police espagnole et obtient sa libération. Ces documents, en partie censurés par les ayant-droits, seront diffusés dans la presse espagnole, après la mort de Cherid, en 1984.
Février : deux hommes blessent grièvement Victor Fernandez Ochoa, un habitant d’Hernani sans lien connu avec ETA. Attentat non revendiqué.
Mars : un commando de trois hommes abat à Andoain Francisco Javier Ansa, un jeune militant de Herri Batasuna. Un commando ouvre le feu sur un groupe de réfugiés à Saint-Jean-de-Luz. Parmi eux, se trouve le numéro deux d’ETAm, Eugenio Etxebeste «Antxon». Arrestation de l’un des membres, André Parvins, alias Vladimir Vit, ancien traducteur de la DGS espagnole (Direction générale de la sécurité).
Avril : un commando tente d’assassiner à son domicile à Paris Xavier Aguirre, réfugié basque, membre présumé d’ETAm. Attentat revendiqué par l’AAA et le BVE.
L’ambiance trouble qui environne le coup d’Etat du 23 février ne se prête pas à la coordination des commandos para-policiers. C’est ce qui explique sans doute l’interruption de leurs activités criminelles. Hormis deux attentats qui ne visent pas les membre de l’appareil militaire d’ETA (Fernandez Ochoa et Francisco Javier), le BVE ne se manifeste pas.
Ce sont d’ailleurs ces deux actions sans importance qui vont préluder à l’arrestation d’Iturbe et Zavala, ainsi que de Gonzalez Medrano. Le commissaire Martinez Torres, promu pour la circonstance «liquidateur officiel du BVE», annonce ostensiblement à la presse l’extinction de cet escadron de la mort. Quelques jours après, un commando non identifié tente d’attenter à la vie d’Eugenio Etxebeste «Antxon», le numéro deux d’ETAm. Cet attentat manqué (peut-être incontrôlé) conduit à l’arrestation d’André Pervins, alias Vladimir Vit, un ancien traducteur de la DGS espagnole. Il mourra en prison un an plus tard et sa famille obtiendra une pension du ministère de l’Intérieur espagnol. La police française trouve dans la voiture des agresseurs deux pistolets Smith & Wesson achetés aux Etats-Unis par des policiers de Bilbao. Martinez Torres n’en déclare pas moins que «les armes n’ont pas été localisées avec certitude».
Mariano Torres est un policier qui a fait carrière dans la Brigade politico-sociale, célèbre pour ses méthodes de répression des opposants au régime franquiste. Entre 1971 et 1975, il a été accusé d’au moins sept cas de torture grave, notamment dans le milieu universitaire de Saragosse (cf.. annexe tortures). Successivement chef de la police de Saint Sébastien et Bilbao, dans le gouvernement de Suarez, directeur du Commissariat général d’information du ministère de l’Intérieur, nommé par les socialises malgré les polémiques soulevées par son passé de tortionnaire, il devient l’un des principaux responsables de la lutte antiterroriste en 1985. Décoré par Barrionuevo en février 1988 de la médaille d’or du mérite policier, il est toujours en service à l’heure actuelle.
Conclusion
L’arrestation d’Iturbide et de Zabala par Martinez Torres répond à plusieurs considérations tactiques. Elle focalise sur des tueurs marginaux, assimilés à de simples criminels de droit commun, l’attention publique et la détourne des connexions politiques du BVE.Elle permet de calmer l’opposition qui réclame depuis quelque temps des éclaircissements sur les meurtres du «triangle de la mort» (Andoain, Hernani, Saint-Sébastien). Elle blanchit la police des accusations de complicité ou de passivité en montrant que force reste à la loi. Elle désamorce momentanément les pressions qui s’exercent sur Martinez Torres et ses collaborateurs, en particulier celles de la Commission populaire d’enquête qui dénonçait publiquement depuis quelques mois Iturbide comme responsable des crimes du «triangle».
En revanche, avec le recul, ces arrestations ouvrent une brèche décisive dans la clandestinité du système para-policier: depuis plusieurs mois, la police, les partis politiques et la presse disposaient d’une confession écrite de Gonzalez Medrano, petit fasciste casseur de vitrines de la région de Saint-Sébastien. Ce document « Medrano » faisait état d’une liste d’une douzaine d’activistes d’extrême droite et des actions auxquelles ils avaient participé. Dans ce témoignage, figure entre autre le nom d’Iturbide, déjà dénoncé quelques mois auparavant par la Commission populaire d’enquête. Il révèle qu’Iturbide travaillait pour les services secrets espagnols.
Arrêté en 1978 pour plusieurs plasticages et agressions, Iturbide qui avait été libéré, circulait librement entre un attentat et un autre dans la région d’Irun, et ce malgré de nombreuses dénonciations publiques.
Même après le mandat d’arrêt lancé contre lui par le juge de Tolosa en octobre 1980 pour cinq meurtres, martinez Torres attendra six mois avant de procéder à son arrestation. Au cours de ces six mois, il aura ajouté deux attentats mortels à son palmarès. Il semble que le document «Medrano» ait permis à l’opposition (surtout au PSOE) de faire chanter martinez Torres, plus tard nommé par le gouvernement socialiste à la tête de la Direction générale de la sécurité. Certains éléments du document «Medrano» éclairent les filiations du BVE et du GAL, dont on peut se demander s’il n’est pas simplement le produit d’une restructuration des effectifs en activité depuis les années 1980.
1982 : l’espoir
L’année 1982 se caractérise par un arrêt total des activités para-policières et par un intense débat politique où le PSOE s’emploie à mobiliser autour de son programme les forces démocratiques. Pêle-mêle, les socialistes promettent la réforme des structures de la sécurité de l’Etat et des corps de police, la subordination de l’intérêt de ces corps à l’intérêt général, la création de 800.000 emplois, le rejet de l’OTA et les solutions rapides au problème du terrorisme. Au Pays Basque, le MULC et la Guardia civil maintiennent leur routine répressive contre ETAm. En quelques mois, le projet du PSOE emporte l’adhésion populaire. Le 28 octobre, les socialistes gagnent largement les élections. Felipe Gonzalez, secrétaire général du PSOE, est nommé à la tête du gouvernement. L’espoir renaît en Espagne. En fait, derrière ces promesses euphorisantes, l’avenir du pays se joue par dessus la tête des électeurs.
Parallèlement au débat sur les grandes orientations économiques liées à l’intégration de l’Espagne dans l’Europe, la diplomatie porte aussi sur la lutte anti-terroriste. En témoigne la conférence à Rome des partis socialistes français, espagnols, allemands et italiens où l’on aborde la question de la coordination des méthodes. Lors de la visite officielle de François Mitterrand à Madrid, ce thème est au centre des entretiens avec Felipe Gonzalez et Juan Carlos.
La conjoncture particulière de 1982 explique la cessation totale des groupes et des activités para-policières. L’opposition à présent au pouvoir risque d’exploiter à fond l’information recueillie à partir des diverses arrestations opérées les année précédentes. Les Services spéciaux de l’appareil d’Etat se préparent à une importante redistribution des rôles et des tâches. L’armée, en partie disqualifiée par le simulacre de putsch de février, tranquillisée par les concessions matérielles qui lui sont faites, rentre dans l’ordre et accepte un pacte national. La diplomatie espagnole s’oriente vers les transactions préliminaires à la candidature de l’Espagne à la CEE.
Les rencontres au sommet et les concertations entre les ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères que l’on prépare pour l’année suivante, indiquent que l’on est en train d’internationaliser ou du moins, d’européaniser le problème de la lutte anti-terroriste. L’un des thèmes du programme électoral était la réforme des structures de sécurité de l’Etat et des corps de police. Avant la distribution des portefeuilles, tout le monde s’attendait à la nomination de Carlos San Juan, député du PSOE, à la tête du ministère de l’Intérieur. Son projet de réforme était clair : l’objectif principal en était l’unification du Corps supérieur de police et de la Police nationale, englobant également la guardia civil. Cette réforme impliquait la démilitarisation partielle de ces corps de sécurité. Ce projet se heurtait aux réticences virulentes des responsables des corps en question, particulièrement de la Guardia civil.
Le «réformateur» San Juan cède alors la place au «conservateur» Barrionuevo, un ancien syndicaliste de la Phalange, converti au PSOE dans les années de la transition où il s’était illustré par sa dureté dans la police municipale de Madrid. Dans le choix de ses collaborateurs, Barrionuevo opte pour un «équilibre entre l’efficacité et la continuité». Pour ce faire, il dose habilement fonctionnaires progressistes et spécialistes chevronnés des anciens services hérités
Des régimes précédents. L’une des premières mesures du nouveau ministère de l’Intérieur est la suppression du MULC (Commandement unifié de la lutte anti-terroriste). Cette mesure enlève l’initiative de la lutte anti-terroriste aux forces armées. En revanche, le ministre s’appuiera de plus en plus sur la Guardia civil.
Ballesteros, trop compromis depuis l’affaire du Bar Hendayais et les déclarations polémiques qu’elle lui a inspiré, est poliment congédié par la présidence, malgré le soutien de Barrionuevo. Les compétences du MULC sont transférées au Commissariat général de l’information. Martinez Torres et Alvarez Sanchez, vieux routiers de la répression policière, sont respectivement placés à la tête du CGI et de la Préfecture de police de Bilbao.
L’enquête sur la « guerre sale » est au point mort.
Carlo Cicuttini, détenu un moment à la suite d’une demande d’extradition de la justice italienne, est libéré après avoir révélé qu’il travaillait pour l’Etat espagnol et qu’il avait participé à plusieurs attentats contre des militants de gauche et d’ETA. Marié avec la fille d’un général espagnol, il vit actuellement à madrid. Avec lui s’éclipse l’un des principaux témoins de la trame néo-fasciste italienne de 1975 à 1981.
1983 : fin du BVE… naissance du GAL
La refonte des services de Sécurité ne se fait pas sans remous au sein de la police et du ministère de l’Intérieur. L’USP (Union syndicale des policiers) qui compte nombre de fonctionnaires progressistes, critique ouvertement les orientations du ministre Barrionuevo. Dans une tribune libre du journal El Pais de mars 1983, le secrétaire général de ce syndicat, Modesto Garcia, dénonce les «erreurs de Barrionuevo». Selon lui, « la politique policière de Barrionuevo ne développe pas en matière de criminalité une politique globale en harmonie avec la Constitution ; il est clair que Barrionuevo a opté pour la continuité de ‘l’ordre public’ et il n’a pas su ouvrir sur une conception de la sécurité intégrale du citoyen. La conséquence évidente en est la paralysie du programme électoral du PSOE concernant la police, le recours à la Guardia civil à laquelle on attribue de plus en plus de fonctions, comme le prouve la création des brigades de police judiciaire de la Guardia civil, dotée d’insignes semblables à ceux du Corps supérieur de police… Si bien que les villes que les villes ont l’air d’être investies ou occupées par des fourgonnettes d’agents de la police nationale, la plupart du temps, mitraillette au poing, ce qui nous éloigne considérablement de la conception d’une police de quartier, d’une police préventive et de l’assistance directe aux citoyens… ».
En Euskadi sud, la Guardia civil reprend en effet l’initiative de la répression, grâce à la création du GAIOE (Cabinet d’informations et d’opérations spéciales), à la tête duquel on place l’un de ses officiers supérieurs, le commandant Guillermo Ostos. En réalité, pour liquider le problème basque et l’ETA, le gouvernement de Felipe Gonzalez a mis plusieurs fers au feu :
- une offensive diplomatique lui assure le soutien de pays comme la France, non seulement au niveau de sa candidature à la CEE, mais aussi dans son entreprise de neutralisation des réfugiés suspects de militantisme.
- De nombreuses démarches extérieures donnent à penser que le nouveau gouvernement est à la recherche d’une stratégie extra-nationale de répression. Plusieurs rencontres au sommet entre responsables français et espagnols (celles de Saint-Cloud, Ségovie, contacts de policiers à Cannes) indiquent que la France négocie les modalités de sa coopération. Pour l’instant, le gouvernement Mauroy fait encore la sourde oreille aux demandes d’extraditions, se contentant de mesures administratives et d’arrestations ; quelques procès en assignation augurent mal des intentions futures de l’Etat français.
- Les intentions de l’Etat espagnol sont encore moins rassurantes. Un article d’El Pais révèle que le gouvernement espagnol fait rechercher par Interpol quelques cent «terroristes» basques espagnols réfugiés en France et en Belgique.
- Les idéologues de l’entourage de Felipe Gonzalez mettent au point une nouvelle stratégie d’intervention pour en finir avec l’indépendantisme basque : le plan ZEN (Zone spéciale nord)
Le plan ZEN (Zone spéciale nord)
Connu sous l’appellation de «doctrine Damborenea» (du nom d’un dirigeant du PSOE basque, anti-abertzale et hispanisant), ce plan et l’œuvre de fonctionnaires de l’entourage de Suarez ? Ses inspirateurs, l’ancien ministre de l’Intérieur Juan José Roson, et son directeur de la Sécurité de l’Etat, Francisco Lena, n’ont jamais eu la réputation d’être des hommes de gauche. Leurs références sont les manuels de contre-guerilla élaborés par l’Intelligence service et la CIA après la seconde guerre mondiale. Dans leur esprit, ce corpus tactique était destiné à résoudre la question basque en éradiquant l’influence d’ETA sur la population d’Euskadi, en isolant et en détruisant l’appareil militaire de la résistance.
L’équipe de Gonzalez le propose aux services de sécurité qui l’adoptent en février 1983 sans consultation parlementaire. Il ne sera publié que plusieurs mos après ses premières applications sur le terrain. A quelques retouches près, de 1983 à nos jours, ce programme d «guerre totale» est resté celui du gouvernement socialiste espagnol en matière de lutte anti-terroriste à l’échelle de toute une population. Il ne manque pas d’admirateurs parmi les stratèges de la forteresse européenne de demain.
La version publique de cet évangile de la « guerre totale » montre que ses utilisateurs décident dès 1983 de combattre l’ennemi de l’Etat (intérieur et extérieur) à tous le niveaux : politique, économique, social, juridique et policier.
Au niveau politique, le plan ZEN s’efforce de nouer des liens avec les représentants et les organisations politiques de masse (partis, syndicats, dirigeants) sur le plan local (Pays Basque), national et international (contacts, rencontres, sommets, échanges d’informations, pressions diplomatiques). Ses objectifs sont de créer un consensus autour de l’action répressive de l’Etat espagnol, d’isoler et de disqualifier politiquement l’organisation ETA.
Au niveau économique, le but est d’intervenir systématiquement pour analyser et empêcher les réseaux de financement d’ETA (impôt révolutionnaire, mouvements de capitaux, etc.). A cet effet est mis en place un réseau d’informateurs et de spécialistes des problèmes financiers qui sont chargés d’espionner toutes les catégories socio-professionnelles de la population. Des primes et des rétributions sont prévues pour les collaborateurs de ce réseau. Des procédures pénales sont engagées contre les bailleurs de fonds d’ETA.
Au niveau social, les mesures prises visent à disqualifier les activités et les membres d’ETA, à réhabiliter les corps de police affectés à la répression. Des consignes précises indiquent que les services d’information et de contre-information de l’ETA lancent une grande offensive en direction des médias locaux, nationaux et internationaux, dont on oriente et finance même les campagnes. Axes de cette opération médiatique : l’incompatibilité de actions d’ETA avec les valeurs traditionnelles et la culture basques, la criminalisation de la résistance, les préjudices portés par ETA aux biens et aux personnes, l’incidence du terrorisme sur l’économie basque, les aspects positifs de la répression.
Au niveau juridique, le plan ZEN tente de justifier et de renforcer les lois et les procédures légales (lois anti-terroristes de 1980 à 1983), de donner une couverture juridique aux pratiques exceptionnelles de la répression (garde à vue, interrogatoire prolongé, torture, délation, etc.). Il s’efforce de dépolitiser les activités d’ETA et d’assimiler les responsables de délits à des criminels de droit commun. Il préconise la promulgation d’une «loi de réinsertion sociale» des militants d’ETA sur le modèle italien de la «loi du terroriste repenti». Son objectif est de normaliser la guerre en la légalisant.
Au niveau policier, les dispositions du plan modifient l’organigramme opérationnel des corps et des forces de sécurité en décentralisant les organes d’information et de commandement vers les provinces basque.
La structure à l’échelon national comprend le ministère de l’Intérieur, la direction de la sécurité de l’Etat, la direction de la guardia civil, la direction générale de la police. Un cabinet de coordination centrale des services d’information est chargé de stocker les informations, d’analyser et d’évaluer les renseignements, d’exploiter ces informations, de diriger les activités de renseignement et d’établir des ordres de priorité dans les tâches d’information.
A l’échelon régional, la structure comprend le représentant du gouvernement du Pays Basque, la direction de la 5e zone de la guardia civil, la direction supérieure de la police de Bilbao, la direction supérieure de la police de Navarre, un Comité régional d’information (composé des représentants de toutes les institutions impliquées dans la lutte anti-terroriste et chargé d’appliquer les instructions de la direction de la Sûreté de l’Etat). Un cabinet de coordination régionale d’information (composé des représentants des corps et des forces de sécurité) coordonne les missions à l’échelle de l’ensemble du pays Basque.
A l’échelon provincial, la structure comprend le gouverneur civil de la province, le comité provincial de l’information (composé de divers spécialistes et agents d’information), le lieutenant-colonel en chef de la guardia civil, le commissaire en chef de la province.
Mars : un policier espagnol, José Luis Graco, titulaire de faux papiers, est arrêté au col d’Ibardin et incarcéré à la prison de Bayonne. La police française le libère avec des excuses.
Octobre : trois membres du GEO (Groupes spéciaux opérationnels), le capitaine Javier Lopez Mallen, les deux sergents Sebastian Sotos Garcia, José Maria Rubio Garcia, et l’inspecteur du corps supérieur de police, Jesus Alfreso Gutierrez Argüelles, tentent de séquestrer le militant de l’ETA José Mari Larretxea Goñi. L’irruption «providentielle» d’une estafette de la gendarmerie française fait échouer fait échouer l’enlèvement. Arrêtés puis incarcérés les quatre policiers espagnols sont remis le 8 décembre aux autorités espagnoles.
Depuis la mi-octobre, de nombreuses interpellations sur la présence d’une vingtaines de policiers espagnols en civil, dans les quartiers où résident les réfugiés basques, se heurtent à l’indifférence de la PJ française.
Novembre : un militant chargé de l’accueil des réfugiés politiques échappe de justesse à une tentative d’enlèvement à Saint-Jean-de-Luz.
Quatre individus circulant dans une voiture immatriculée en Espagne interceptent un réfugié qui revient de son travail en moto. S’avisant de sa bévue, le commando le relâche.
Décembre : une voiture tente d’écraser deux réfugiés basques à la sortie d’un bar à Saint-Jean-de-Luz.
Deux réfugiés basques, José Lasa Arostegui «Joxan» et José Ignacio Zabala «Joxi», sont enlevés par des inconnus à Bayonne. Toutes les recherches pour retrouver ces deux membres présumés de l’ETAm sont restées vaines.
Un commando enlève à Hendaye un réfugié, le représentant de commerce Segundo Marey, apparemment étranger aux activités de l’ETA. Après dix jours de séquestration dans la banlieue de Bilbao, on le libère, avec dans sa poche une missive expliquant qu’il s’agit d’une erreur. La missive est signée par un mystérieux Groupe antiterroriste de libération. C’est la naissance officielle du GAL.
Un commando abat à Bayonne le barman du café Kaiet, un réfugié politique nommé Ramon Oñaederra «Kattu», membre présumé de l’ETAZ. L’établissement fréquenté par des abertzale (nationalistes) d’Euskadi nord et des réfugiés espagnols, appartient à Peio Labéguerie, fils d’un pionnier de la cause basque. L’attentat est revendiqué par le GAL.
Le jour de la fête basque des Innocents (28 décembre), u commando abat Mikel Goikoetxea «Txapela» à Saint-Jean-de-Luz. Le GAL revendique cet assassinat très symbolique : «Txapela» est un activiste de l’ETAm, il a été défendu par le socialiste Badinter dans un procès d’extradition en 1979, et il est le frère de Jon Goikoetxea, une figure «historique», exécuté en 1972 par la guardia civil.
Au début de l’année 1983, on s’attend à ce que le nouveau gouvernement démocratique démantèle les trames d’extrême droite qui ont participé aux attentats d’ATZ, BVE et consorts.
Barrionuevo a effectivement fait quelques concessions aux policiers démocratiques. C’est ainsi qu’il nomme le sous-commissaire Mariano Baniandrès, militant du PSOE et homme de confiance de Carlos San Juan, à la tête de la brigade de l’Intérieur. A ce poste, Baniandrès est appelé à coordonner deux services connexes : la Brigade anti-subversion (anti-golpe) et le Service d’Information et de Relations avec le CESID (ministère de la Défense). Il a sous ses ordres un homme qui partage ses convictions, l’inspecteur Juan José Medina, à qui il confie la mission d’enquêter sur les agissements de l’extrême droite en Espagne.
Baniandrès et Medina découvrent que plus de 2000 dossiers d’enquête ont disparu des archives de la brigade, dont une partie a été brûlée après la victoire électorale des socialistes. Neuf cent de ces enquêtes concernaient des membres du PCE, six cent ceux du PSOE. Medina dénonce pour ce vol de documents, Sébastien Fernandez Dopico, le frère de l’ancien directeur général de la police. Le service de Baniandrès découvre également des documents sur les activités illégales du trust Rumasa, en particulier des preuves du soutien financier que ce trust avait apporté au milieu putschiste Medina est chargé d’enquêter sur les filières néo-fascistes et de démontrer leurs liens opérationnels avec les services de l’ancien régime. Il s’agit d’obtenir le maximum d’informations des activistes requis en extradition par la justice italienne et de ceux qu’elle détient déjà en Italie.
Le 6 septembre 1983, la police met fin au travail des deux policiers. La veille de son départ pour Rome, elle perquisitionne l’appartement de Medina où elle trouve 36 photocopies de documents policiers particulièrement compromettants. Parmi eux se trouvent des photocopies de demandes de faux papiers pour les hommes de main engagés par Conesa, un jeu de photos des membres du Service d’information de Carrero Blanco. Les photocopies des dossiers que la police avait constitués sur les membres du PCE compromettent directement le chef du commissariat général d’information, Martinez Torres.
Baniandrés est remplacé par une vieille gloire de la dictature, Alberto Elias, ancien directeur de la brigade des Etrangers et ancien fonctionnaire de la célèbre Brigade politico-sociale sous Franco. Juste après la destitution de Baniandrès et l’arrestation de Medina, les attentats reprennent dans le sud de la France. D’octobre à décembre, trois tentatives d’enlèvements ont lieu à Hendaye et Bayonne. Celle de Larretxea échoue de justesse, les deux autres (Lasa, Zabala et Marey) se solderont par la disparition totale des deux premiers et la libération, dix jours après le rapt, de la première victime officielle du GAL, le citoyen français Segundo Marey.
A la libération de ce dernier, le GAL manifeste publiquement par un communiqué la mission dont il s’investit : « A cause de l’augmentation des assassinats, extorsions et enlèvements commis par l’organisation terroriste ETA sur le sol espagnol, programmés et dirigés depuis le territoire français, nous avons décidé d’en finir avec cette situation… » Le GAL précise ses intentons en trois points.
1- Chaque assassinat commis par les terroristes de l’ETA sera suivi d’une riposte immédiate, pas une seule des victimes ne restera sans représailles.
2- Le GAL décide d’attaquer les intérêts français en Europe parce que le gouvernement français permet aux terroristes d’agir impunément sur son territoire.
3- En gage de sa bonne volonté et pour remercier le gouvernement français du geste qu’il vient de faire (ndlr: en échange de la libération des policiers espagnols qu’il vient de faire, il libère Segundo Marey «arrêté par notre organisation en raison de sa collaboration avec les terroristes de l’ETA».
Fin décembre, le GAL revendique coup pour coup deux assassinats de militants de l’ETA. En fait, bien avant cette déclaration de guerre ambiguë du GAL (elle empêche de localiser avec précision les auteurs de l’enlèvement: Basques, Espagnols, Français, etc. ?), la police française est déjà en possession d’éléments significatifs. En mars, elle arrête un policier espagnol, José Luis Greco, pour usage de faux papiers, mais elle le relâche très vite sur intervention de la sous-préfecture de Bayonne.
Le 18 octobre, les quatre policiers espagnols qui tentent d’enlever Lrretxea sont arrêtés en flagrant délit et incarcérés à la prison de Bayonne. L’un des ravisseurs est l’inpecteur Gutierrez Argüelles et il fait partie de la brigade anti-gang (Antiatracos) de Barcelone ; les trois autres sont des membres d’une unité d’opérations spéciales de la guardia civil (GEO). Les autorités françaises restent muettes sur le rôle et les commanditaires des quatre policiers.
A cette époque, le chef de la police de Bilbao est Francisco Alvarez Sanchez. Il vient d’être nommé à ce poste par le ministère de l’Intérieur Barrionuevo ; auparavant, il était chef de la brigade anti-gang de Barcelone et le supérieur direct de Gutierrez Argüelles. En janvier 1989, Alvarez Sanchez déclarera devant le juge Baltazar Garzon qu’il a personnellement organisé cette tentative d’enlèvement pour des «raisons humanitaires». Apparemment, en 1983, les enquêteurs français n’avaient pas poussé leurs recherches jusque là.
Le 4 décembre, les mêmes enquêteurs sont confrontés à l’enlèvement de Segundo Marey et à l’opinion publique qui se perd en conjectures sur la signification de cette opération : Marey est naturalisé français et n’a rien à voir avec l’ETA. Le 8 décembre, les quatre policiers espagnols quittent la prison de Pau. Le chef de la police de Bilbao s’est porté garant pour eux : ils se présenteront à la justice française à la date fixée pour le procès. A l’ouverture de celui-ci, en juin 1986, aucun d’entre eux ne répondra à la comparution.
Après l’enlèvement de Marey, la police française arrête Pedro Sanchez juste avant la frontière. C’est un ancien légionnaire espagnol naturalisé français et résidant à Biarritz. La police française trouve chez lui plusieurs armes, le numéro de téléphone d’Alvarez Sanchez et quarante trois fiches de renseignement sur des réfugiés basques. Plusieurs de ces documents proviennent des RG français et de la sous-préfecture de Bayonne. D’autres, des archives de la police espagnole. Pedro Sanchez est considéré comme membre du commando qui a enlevé Segundo Marey, mais rien ne transpire de l’enquête menée par l’instruction, Sanchez sera relâché par le juge Svahn en juin 1984. Arrêté une seconde fois peu après, il mourra en 1986 à la prison de Bordeaux dans des circonstances douteuses. A priori, l’enquête ne semble pas avoir tiré grand parti de ce témoin des premières activités du GAL. Ce n’est qu’après l’arrestation d’un autre ancien légionnaire, Mohamed Talbi en 1987, qu’on en saura plus long sur les circonstances de l’enlèvement de Segundo Marey.
Mohamed Talbi décalarera qu’il a été recruté par Pedro Sanchez. Il reconnaît avoir participé à l’enlèvement en compagnie de Sanchez et de Jean-Pierre Echalier. Au juge de Tarbes, il révèlera qu’il a livré Marey à un policier espagnol du nom de José Amedo Fouce, de l’autre côté de la frontière, en présence de plusieurs membres de la guardia civil. Amedo était à ce moment-là sous-commissaire de police à Bilba, placé sous les ordres d’Alvarez Sanchez. Entre autres confidences, Mohamed Talbi révèlera qu’Amedo Fouce lui aurait expliqué que les gardes du poste-frontière de Behobia auraient été spécialement affectés là par le général de la guardia civil pour faciliter au commando le passage entre l’Espagne et la France et qu’on pouvait avoir entièrement confiance en lui. Talbi sera condamné une première fois à douze ans de prison par le tribunal de Pau en 1987. Sa peine sera réduite à neuf ans par le tribunal de Paris en mars 1989.
Jean-Pierre Echalier qui s’est rendu à la police française peu après l’enlèvement, collaborera avec elle comme indicateur, après avoir purgé une peine d’un an de prison.
Conclusions
Dans un premier temps, les policiers espagnols semblent bien avoir participé directement aux opérations dans le sud de la France, jusqu’au moment où leurs incursions illégales ont commencé à inquiéter l’opinion publique. De nombreux indices laissent à penser que ces opérations étaient commanditées et coordonnées par le chef de la police de Bilbao, Alvarez Sanchez : immatriculation de voitures, affectations des policiers interpellés sur le territoire français, etc. Il est probable qu’Alvarez Sanchez ait organisé l’enlèvement de Segundo Marey sur l’ordre de ses supérieurs, pour obtenir des autorités française la libération de quatre responsables de l’enlèvement de Larretxea. Après leur libération, l’arrestation de Pedro Sanchez a permis au GAL de détourner l’attention qui s’orientait vers la police espagnole. Il est clair qu’à ce moment-là la police française avait suffisamment d’éléments en main pour démanteler une grande partie du réseau du GAL et désigner certains responsables de la police espagnole, notamment Alvarez Sanchez et Jose Amedo Fouce.
On est bien obligé de constater que dès 1983, il existe une complicité, au moins par omission et passivité, entre certains magistrats (Svahn) et policiers du département des Pyrénées-Atlantiques et les autorités espagnoles. On remarquera qu’au cours de cette année où le GAL entre en activité, Alvarez Sanchez est promu par Barrionuevo à la direction du Cabinet d’information et d’opérations spéciales (GAIOE), créé par le ministère de l’Intérieur espagnol pour coordonner la lutte anti-terroriste. En 1988, quand les activités du GAL auront complètement cessé, après sa déposition devant le juge Garzon, Alvarez Sanchez, exempt de toutes poursuites judiciaires, se recyclera dans l’une des nombreuses entreprises privées de sécurité gérées par d’anciens policiers ou militaires à la retraite.
1984 : l’européanisation de la question basque
Le plan ZEN et son application
L’assassinat le 23 février d’Enrique Casas, sénateur socialiste et candidat aux élections en Gipuzkoa, par les Commandos autonomes anticapitalistes, relancent la détermination du gouvernement central et provoque une vague de représailles. Certains journalistes spécialisés dans les investigations sur le GAL avancent même que l’élimination de cet ami personnel de Felipe Gonzalez aurait définitivement convaincu le chef du gouvernement espagnol de la nécessité de lancer de nouveaux commandos antiterroristes conte l’appareil militaire de l’ETA.
En principe, le plan ZEN devait procéder au quadrillage total du territoire basque et faciliter par tous les moyens le contrôle «en douceur » de la population. Mais l’occupation militaire et l’état d’esprit des corps de sécurité engagés dans la guerre totale contre l’ETA impliquent une violence latente qui ne manque pas de se déchaîner dans le feu de la répression. Le 6 juin, dans le village d’Albena, un capitaine et un lieutenant des Unités spéciales interprètent à leur manière les consignes de la «guerre psychologique». Devant la population du village conviée de force, ils s’adonnent à un simulacre d’exécution (à blanc) du maire et de l’un de ses adjoints. Les deux officiers ont été condamnés à quelques mois d’arrêt, avant de reprendre du service à quelques kilomètres de là. Une station de radio qui informe sur cet événement est fortement endommagée par l’explosion d’une bombe, attentat qui n’a jamais été revendiqué ni éclairci.
L’année 1984 commence tout de même par une vaste campagne de presse qui fait circuler dans l’opinion les thèses et les méthodes de la guerre totale préconisées par le gouvernement espagnol. En m^me temps que se développe cette offensive de charmes, la diplomatie espagnole s’emploie à multiplier les contacts internationaux. La coordination européenne de la lutte antiterroriste, le droit d’asile et la candidature de l’Espagne à la CEE reviennent dans toutes les discussions. Inaugurée par la visite de Henry Kissinger à Felipe Gonzalez (officiellement pour un échange de points de vue sur la situation en Amérique Laine) cette politique de concertation va surtout multiplier les rencontres au sommet et les consultations entre ministres de l’Intérieur français et espagnol. Lors de la troisième rencontre de Rambouillet (février 1984) le ministre espagnol des Affaires étrangères, Fernando Moran, déclare : «Il faut améliorer nos relatons. Si nous allons à l’échec, l’Espagne sera vouée à une plus grande dépendance vis à vis des USA».
Successivement, des confrontations ont lieu à Bruxelles en mars (présentation du dossier agricole espagnol à la CEE), à Madrid en avril où Gonzalez, Kreisky et Brandt réfléchissent ensemble à une politique autonome pour l’Europe; à Madrid encore où tour à tour, Papandréou, le chancelier Kohl, Bettino Craxi et le premier ministre Lubbers viennent apporter le soutien de la Grèce, de la RFA, de l’Italie et de la Hollande à l’adhésion de l’Espagne à la Communauté des Dix. L’effervescence de la diplomatie espagnole se prolonge avec la visite de Gonzalez au Danemark, l’appui du nouveau président irlandais et les premières négociations en juin et septembre sur l’entrée de l’Espagne dans la CEE, à Bruxelles. En septembre, la visite de Gonzalez en Irlande, en octobre la quatrième rencontre au sommet franco-espagnol à Pedralbes (Catalogne), des ministres de l’Economie, de l’Industrie, de l’Agriculture et des Affaires européennes, et la publication des conditions de Gonzalez à la participation à l’OTAN, clôturent les grandes manœuvres de l’Espagne pour s’intégrer à l’Europe économique.
Simultanément, depuis le début de l’année, l’offensive diplomatique tend à lier l’entrée de l’Espagne dans la CEE aux problèmes de la lutte antiterroriste contre l’ETA et à la résolution de celui que posent les réfugiés et les demandeurs d’asile basques en Europe. En janvier, Felipe Gonzalez demande à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe une plus grande coopération antiterroriste. En juin, le quotidien El Pais publie un article qui résume bien l’ambiance dans laquelle se prépare le sommet de Defferre-Barrionuevo : «Les contacts entre personnalités de la police se multiplient pour harmoniser l’offensive sur les réfugiés, selon l’axe déportation-repentir-légalisation comme étrangers. La première phase a consisté à élever le niveau professionnel de la police. La deuxième à accumuler les informations relatives aux infrastructures et mouvements des militants, la troisième à prendre l’initiative et à prévenir les actions de l’ETA. Les relations avec les homologues français sont positives; arrestations de 30 réfugiés en France, facilités données aux policiers espagnols pour réaliser les travaux d’information…».
La rencontre des ministres de l’Intérieur se solde par les Accords de Castellana qui officialisent la collaboration des deux pays. Un communiqué stipule : «Pour faciliter le retour des réfugiés en Espagne avec des garanties, le gouvernement français contribuera à permettre la réalisation des décisions».
Gaston Defferre laconiquement de ces accords : «Nous avons parlé de tout , drogue, terrorisme international et affaires basques». Le ministre de l’Intérieur espagnol justifie le caractère confidentiel des décisions prises : «Pour mener cela à bien, certaines choses ne peuvent pas être révélées…». En juillet, malgré le désaccord de tous les partis politiques basques, la justice belge se prononce en faveur de l’extradition de deux réfugiés. En France, le remaniement ministériel qui remplace Mauroy par Fabius à la tête du gouvernement, ne déplaît pas au gouvernement espagnol : «Le changement de Mauroy par Fabius ne peut qu’améliorer nos relations».
En août, peu de choses transpirent de la rencontre entre Joxe et Barrionuevo à Madrid, mais les contacts «officieux» de policiers français et espagnols, en marge de e sommet, n’échappent pas à la presse. En France comme en Espagne, on pressent un renforcement de la coopération des deux pays en matière de lutte antiterroriste. A la 24e session de la CEE, en septembre, le ministre des Affaires étrangères Moran sollicite ouvertement l’aide des pays membres de la Communauté. En octobre, à la Conférence internationale contre le terrorisme, le directeur de la Sécurité de l’Etat espagnol propose que le terroriste soit assimilé juridiquement à un délinquant de droit commun.
Le syndicat policier progressiste USP révèle à la presse que le vice-président allemande du bureau fédéral de la Recherche criminelle au chaudement félicité Felipe Gonzalez pour avoir proposé une conférence européenne sur le terrorisme. Quelques jours plus tard à Madrid, cent trente deux experts délégués de trente sept pays se réunissent pour la septième édition du séminaire de Haute spécialisation des forces de police. Le thème de ces travaux est la coordination des méthodes antisubversives.
Fin octobre, sur proposition du groupe libéral du parlement européen, une résolution demandant la coopération permanente des Dix avec l’Espagne et le Portugal pour combattre le terrorisme international, est adoptée par 112 voix contre 77 et 7 abstentions au parlement de Strasbourg.
Après la rencontre de Pedralbes, Roson, ex-ministre de l’Intérieur de l’UCD, déclare à la revue Tiempo: «Les deux gouvernements garderont le silence sur les contreparties espagnoles à la France qui a accordé les extraditions». La fin de l’année sera marquée par deux évènements qui passeront inaperçus : l’entrevue éclair Gonzalez-Khadafi, arbitrée par Bruno Kreisky (ex-chancelier autrichien) à Palma de Majorque et une réunion secrète à Madrid des chefs opérationnels de la lutte antiterroriste de treize pays, dont les USA.
A l’analyse, toutes ces négociations et ces transactions secrètes tendent à lier l’intégration de l’Espagne à la CEE et sa participation à l’OTAN à la lutte contre l’ETA et à l’aide que les Etats membres de la CEE peuvent lui fournir, notamment celle de la France. En ce qui concerne les réfugiés et la collaboration de l’Etat français, le gouvernement de Felipe Gonzalez multiplie cette année-là, les sollicitations et le pressions. Dès janvier, Barrionuevo fait des invites pressantes : «Les responsabilités du ministère s’arrêtent à la frontière, nous sommes disposés à collaborer avec la police française».
Jusqu’à l’arrivée de Laurent Fabius, le Premier ministre Pierre Mauroy et son ministre de l’Intérieur Gaston Defferre ont tenu bon contre les demandes d’extraditions réitérées par l’Espagne. En mars, Pierre Mauroy annonce à Madrid que la France ne délivrera pas de nouveaux statuts de réfugiés, mais se contera de mesures d’assignation à résidence, d’interdiction de séjour, d’arrestations et d’expulsions (au Venezuela, à Panama et à Cuba).
A partir de juillet , la politique française du droit d’asile est remise en question, la doctrine en la matière (cf. la lettre de Claude Cheysson à Robert Badinter, publiée dans LE Monde e août) est claire : l’extradition dépend du régime politique de l’Etat demandeur. Jospin au nom du PS a beau se prononcer en faveur des expulsions contre les extraditions, dès septembre le gouvernement de Fabius en accorde trois et les réfugiés seront remis aux autorités espagnoles. Malgré les protestations des partis, des associations humanitaires et de la presse basque et nationale (cf. Le Canard Enchaîné : «La France livre». «Les Espagnols subventionnent l’exportation des Basques, paquets-cadeaux aux pays qui les reçoivent»), la pratique de restrictions du droit d’asile reste l’un des points forts de l’entente cordiale franco-espagnole. Mitterrand sort de sa réserve pour la justifier en octobre : «Le gouvernement respecte le droit d’asile… les extraditions ont été l’ultime instance d’une procédure juridique… L’Espagne est à nouveau un Etat démocratique…». Il ajoute : «Le GAL sera réprimé par la police et la justice avec sévérité». Cette déclaration a au moins le mérite de souligner l’existence du Groupe Antiterroriste de Libération, jusqu’ici minimisé ou simplement nié par divers porte-paroles de l’Etat espagnol.
En dépit des attentats très professionnels qui éliminent cinq dirigeants de l’ETA entre février et avril (Vicente Perurena, Angel Gurmindo, Eugenio Guttierrez, Javier Perez Arenaza et Rafael Goikoetxea), Felipe Gonzalez affirme à la Dépêche du Midi qu’il ignore tout du GAL. Après l’assassinat du citoyen français Jean-Pierre Leiba, alors que les deux tueurs arrêtés, Munoz et Acena, reconnaissent leur participation au GAL, le vice-président du gouvernement espagnol Alfonso Guerra, déclare nonchalamment : «J’ai l’impression qu’il s’agit d’individus pour entrer dan le GAL, mais qui n’appartiennent pas à cette organisation». La version médiatique de Barrionuevo est expéditive : «Le GAL est un problème exclusivement français».
Pourtant les militants basques et la presse française parlent de plus en plus de la collaboration des policiers espagnols et français derrière le sigle-écran du GAL. Il est vrai que l’efficacité et la précision des attentats du GAL (neuf morts, dont huit membres ou sympathisants de l’ETA, onze blessés, deux enlèvements avec tortures, plusieurs incendies, plasticages et mitraillages d’établissements publics) donnent à penser que le GAL bénéficie d’une grande liberté de manœuvre, pour ne pas dire d’un soutien logistique et de complicités de ce côté-ci de la frontière.
En fait, l’analyse du contexte général où le GAL développe ses activités criminelles explique son rendement et même ses première erreurs graves. Les divers marchandages autour de l’adhésion de l’Espagne à la CEE et à l’OTA permettent au gouvernement espagnol de faire pression sur la Communauté, en particulier sur la France et la Belgique, pour restreindre le droit d’asile et neutraliser les bases arrières que l’ETA est censé constituer au nord des Pyrénées.
Dans la première moitié de l’année (gouvernement Mauroy), la France subordonne son aide à la cessation des activités du GAL ; elle ne l’accordera qu’en contrepartie de clauses confidentielles (liquidation du GAL, intérêts français) et en ménageant l’opinion française et espagnole (trois cas d’extradition et quatre expulsions vers le Togo). Le terrorisme du GAL ne fait donc pas seulement partie de la stratégie de guerre totale du plan ZEN, il est la monnaie d’échange qui permet de négocier l’aide française dans la lutte contre l’ETA. I faut remarquer que dans la période qui précède les extraditions (juin-novembre), le GAL ne procède qu’à des attentats d’intimidation, même les bavures qu’il revendique cyniquement contribuent à entretenir un climat de terreur et d’insécurité et à faire pression sur le gouvernement français.
Une fois obtenues, le 23 septembre, les trois extraditions, et pour appuyer les nouvelles exigences du gouvernement espagnol (José Barrionuevo réclame de nombreuses extraditions supplémentaires), le GAL assassine coup sur coup un citoyen français et Santi Brouard, un dirigeant politique de la mouvance Herrri Batasuna, considéré comme un négociateur potentiel du problème basque, il venait de rencontrer Pierre Guidoni, l’ambassadeur de France en Espagne. Les « durs » des services secrets ne pouvaient pas mieux faire pour rompre les contacts amorcés depuis quelques semaines entre le gouvernement espagnol, les forces politiques abertzale, l’ETA, sous l’arbitrage du gouvernement français.
Le brouillage médiatique entretenu autour du GAL (milieu français, mercenariat cosmopolite) tend à dissoudre la responsabilité du gouvernement espagnol. On peut même se demander si le choix des commandos recrutés surtout parmi les truands et les activistes français, n’est pas délibérément fait pour banaliser la liquidation physique de membre de l’ETAm sur le territoire français. Cette hypothèse cadre ben avec a volonté d’internationaliser le conflit avec l’ETA (pour mieux éliminer la solution politique du problème basque). La multiplication des rencontres entre policiers européens, l’appel constant à la solidarité européenne et l’idée d’un front policier face au terrorisme international débordent visiblement le cadre du Pays Basque. La conférence internationale sur le Terrorisme (novembre) et la réunion secrète des Services spécialisés dans l’antiterrorisme de treize pays, à Madrid en décembre, semblent faire prévaloir la thèse américaine du complot terroriste international. L’idée d’une euro-police face à l’euro-terrorisme s’élabore dans le contexte trouble d problème basque.
Situation du problème basque en 1984
Quelques données de base permettent de situer le conflit au moment où l’Etat espagnol durcit et internationalise la répression, différant ainsi la négociation politique du problème basque.
A. Aspects politiques
En novembre 1978 ; l’électorat d’Euskadi Sud suit à 60% les consignes d’abstention ou de vote négatif et rejette ainsi la nouvelle Constitution (cf. art. 2 : « La souveraineté nationale réside dans le peuple espagnol duquel émanent les pouvoirs de l’Etat ». Il existe donc une majorité populaire qui revendique de fait une souveraineté pour le peuple basque incompatible avec les termes de cette Constitution. En 1979, le statut d’autonomie avalisé par le PNV et les nationalistes de droite, scinde l’opinion publique. De larges secteurs de la population, et surtout la coalition Herri Batasuna et l’ETA, rejettent les réformes de ce statut d’autonomie. Ce statut concerne trois provinces basques : Biscaye, Gipuzkoa et Araba. Le parlement et le gouvernement siègent à Gasteiz en Araba. La Navarre, quatrième province considérée par les basques comme le berceau historique d’Euskadi, est réglée par un statut de Communauté forale que les indépendantistes jugent comme une version à peine améliorés du statut provincial en vigueur sous Franco.
Les attributions et les compétences de l’exécutif et du parlement autonome sont soumises au contrôle du gouvernement espagnol. Leur marge de manœuvre est insignifiante en matière de planification économique, de sécurité, de maintien de l’ordre, de contrôle du système judiciaire. Les autorités locales ne constituent qu’un faible contre-pouvoir face au gouverneur civil nommé par Madrid art aux responsables des forces armées qui, sous couvert d’assurer l’intégrité nationale, font pression sur la politique du pouvoir central. En fait, le gouverneur civil détient tous les pouvoirs sur les forces de police nationale et la guardia civil dans chacune des trois provinces, et il exerce pleinement son autorité sur les moyens et les libertés d’expression.
En 1984 ; les forces politiques en présence en Pays Basque espagnol se répartissent entre les formations suivantes : PSOE, PNV (démocrates chrétiens), EE (Euskadiko Ezkerra, gauche basque), Herri Batasuna (coalition indépendantistes dont la légalisation est contestée par Madrid, le PCE et la LCR (ligue trotskyste), l’AP (Alianza popular, droite espagnole). Dès 1979, Herri Batasuna refuse les institutions issues de la Constitution et du Statut d’autonomie. Elle ne siège ni au parlement autonome, ni aux Cortes espagnols, malgré le nombre d’élus que cette coalition obtient à toutes les élections, notamment municipales.
Une plate-forme commune, l’alternative KAS, est la base de toute négociation préalable au cessez-le-feu pour le mouvement indépendantiste basque. Ce mouvement regroupe la coalition Herri Batasuna, le bloc ETA, les organisations syndicales et populaires telles que LAB (syndicat ouvrier), Jarrai (organisation de jeunes), ASK (coordination de mouvements populaires), HASI (parti marxiste), Egizan (mouvement de femmes).
L’alternative KAS comporte cinq points, la version que nous publions in extenso est la réponse envoyée par l’ETA à l’ambassadeur Pierre Guidoni qui propose une médiation au gouvernement français dans une première phase de négociations et, en fait, lance un ultimatum avant les extraditions de septembre.
1- Amnistie, soit la libération de tous les prisonniers politiques basques.
2- Libertés démocratiques, c’est-à-dire la légalisation de tous les partis politiques indépendantistes, sans leur imposer de modifier leurs statuts.
3- Retrait d’Euskadi de la guardia civil, de la police nationale et du Corps général de police.
4- Amélioration des conditions de vie et de travail pour les classes populaires et en particulier pour la classe ouvrière.
5- Statut dautonomie avec conditions minimales requises : qu’il englobe les quatre régions historiques d’Euskadi sud ; qu’il reconnaisse la souveraineté nationale d’Euskadi, son droit à l’autodétermination incluant le droit à la création d’un Etat propre indépendant ; qu’il reconnaisse le liens nationaux existant ente Euskadi nord et Euskadi sud ; que les unités de défense civiles qui remplaceront les actuelles forces répressives soient créées par le gouvernement basque et dépendent uniquement de lui ; que les forces armées en place en Euskadi soient sous contrôle du gouvernement basque ; que le peuple basque dispose de pouvoirs suffisants pouvant lui permettre de se doter à tout moment des structures économiques qu’il estimera, du point de vue social et politique, les mieux adaptées pour le progrès et son bien-être ; que l’euskara soit la langue officielle et prioritaire d’Euskadi (in «Au peuple basque», annexe 5, réponse de l’ETA à M. Guidoni, novemnre 1984).
B. Aspects économique
L’économie du Pays Basque a subi le contre-coup du développement de la Communauté économique européenne. La métallurgie et la sidérurgie (hauts-fourneaux, aciéries, chantiers navals, etc. de Bizkaia et de Gipuzkoa) qui constituent l’essentiel de sa production industrielle sont particulièrement touchées par la restructuration. La volonté politique du PSOE de s’aligner sur les normes de la CEE, en prévision de l’entrée de L’Espagne dans la Communauté des Dix, s’exerce au détriment d’autres secteurs de l’économie : pêche, agriculture, etc.
Le taux de chômage au pays Basque a considérablement augmenté depuis l’arrivée des socialistes au pouvoir (25 % de la population active). Les investissements étrangers qui accompagnent la modernisation de certains secteurs de l’industrie et du commerce favorisent la spéculation bancaire. Les banques privée, déjà avantagées par les intérêts que doivent payer les entreprises en difficulté, accumulent des bénéfices qui ne sont pas réinvestis dans l’économie locale. L’administration contrôle mal la gestion des subventions.
La région basque st l’une de celles où sévit le plus l’économie souterraine (travail noir, spéculation, etc. 40 %).,Malgré sa capacité de production industrielle, le pouvoir d’achat par habitant est tombé au dessous de la moyenne nationale. Dans la classification des régions, les indices économiques (taux de développement, valeur ajoutée brute) le rangent souvent dans le peloton des zones à faible croissance du sud.
C. Etat de la répression
Le Pays Basque est soumis à un système permanent d’exception, notamment en matière de législation répressive. La loi d’Habeas Corpus du 14 mai 1984 augmente les possibilités de la détention illégale et restreint considérablement les droits de la défense. L’application de la loi antiterroriste (26 décembre 1984), particulièrement efficace dans le cadre de la répression au Pays Basque, pénalise de plus en plus les populations civiles.
Le renforcement du système carcéral alterne le forcing psychologique et les méthodes «dures» (isolement, ségrégation des « irréductibles », les «expériences pilotes» de réinsertion et les mauvais traitements, la surpopulation des prisons et les mauvaises conditions sanitaires.
De 1978 à 1984, le nombre de prisonniers politiques condamnés à des peines de prison ferme est passé de 102 à 420 ; celui des détentions prolongées, de 261 à 1879. La pratique quotidienne de la torture dans les commissariats, les casernes et les prisons (dénoncée par les associations caritatives, les organismes de défense des droits de l’homme, Amnesty international et la presse) est intégrée dans les méthodes de la « guerre psychologique ». Il est difficile d’en dresser le bila exact : le contrôle par des médecins et des psychologues, la pratique des « tortures psychiques », la difficulté de faire valoir les preuves, la réticence à porter plainte (20% des cas), l’obstruction judiciaire faussent l’évaluation des délits.
Selon les documents du Parlement européen (26651/84, 5 octobre 1984), «…du 1er janvier 1981 au 30 juin 1984, plus de 3500 cas de tortures et de mauvis traitements dans les commissariats de police, ont été enregistrés».
L’application du plan ZEN (budget annuel de 15.000 millions de pesetas) mobilise au Pays Basque 25.000 hommes (effectifs de la Police nationale, du Corps spécial de sécurité et de la Guardia civil) auxquels il faut ajouter plus de 25.000 hommes de Compagnies de réserve et 2500 policiers de l’Erzaintza (police autonome). La moyenne de un policier pour 125 habitants est nettement supérieure à la moyenne européenne. Ce plan permet des opérations de ratissage de grande envergure et de violentes expédiions punitives (Pasajes, Hernani, Oyarzun, etc.). Il généralise l’intoxication, la manipulation et la désinformation de l’opinion par le conditionnement et la subvention clandestine des médias. Il autorise le harcèlement des familles de prisonniers et de réfugiés, favorise la collaboration et la délation (une enveloppe de 800 millions de pesetas est attribuée au chef du MULC pour financer un réseau d’informateurs). Il transfère les compétences des tribunaux à l’Audiencia nacional, véritable tribunal d’exception. Il verrouille militairement le pays basque grâce au dispositif des COE (Corps opérations spéciales) de la Surveillance maritime et aérienne (avions de reconnaissance, hélicoptères Maya, etc.). La Ve zone militaire de Burgos qui englobe le Pays Basque se prépare à devenir une base d’entraînement des forces aériennes de l’OTAN (polygone de tir réel de Las Bardenas).
Février : un commando de deux ou trois hommes abat à la mitraillette, à Hendaye, deux membres de l’état-major de l’ETAm, Vicente Perurena Tellechea «Peru» et Angel Gurmindo Lizarraga «Stein». Les tueurs s’enfuient dans une Seat immatriculée en Espagne. Attentat revendiqué par le GAL.
Un tireur posté à une centaine de mètres abat au fusil à lunette, à Idaux-Mendy en Soule, l’un des dirigeants d’ETAm, Eugenio Gutierrez Salazar «Tigre» et s’enfuie avec ses complices dans une Citroën CX immatriculée en Espagne. Attentat revendiqué par le GAL.
Mars: un commando de quatre hommes assassine à Hendaye un Français, Jean-Pierre Leiba, sans aucun lien avec ETA. Attentat revendiqué par le GAL qui s’excuse de son erreur.
Assassinat dans une station service de Biarritz de Javier Perez de Arenaza, beau-frère de «Txomin», membre présumé de la direction d’ETAm. Attentat revendiqué par le GAL.
Des inconnus blessent à Bayonne, Ramon Basañez Jauregui, membre présumé d’ETA. Attentat revendiqué par le GAL.
Explosion de plusieurs voitures piègées à Biarritz et Bayonne. Attentats revendiqués par le GAL.
Avril : un commando abat à Baigorri (France) Rafael Goikoetxea, militant d’ETA, et blesse grièvement Jesus Zugarramurdi «Kixkur», membre historique d’ETAm. Attentat revendiqué par le GAL
Mai : des inconnus enlèvent un jeune réfugié de Renteria, Xabier Lorenzo, et le torturent au cours d’un interrogatoire. Attentat revendiqué par le GAL.
Quelques jours après à Algorta, un commando enlève le réfugié Endika Lorenzo et le soumet au même traitement. Erreur revendiquée par le GAL.
Juin: une moto piégèe blesse mortellement Tomas Perez Revilla «historique» de l’ETAm et blesse grièvement le réfugié Ramon Orbe. Attentat revendiqué par le GAL.
Juillet: explosion d’une bombe au bar La Consolation à Saint-Jean-de-Luz. Trois réfugiés politiques sont blessés : José Oliva Gallastegui, Bonifacio Garcia Munoz et Jun Jauregui Aurria. Attentat revendiqué par le GAL.
Mitraillage du bar Etxabe à Bayonne, 4 blessés légers. Attentat revendiqué par le GAL.
Mitraillage du bar Le Penalty à Irun. Attentat revendiqué par le GAL.
Août: attentat contre le siège de Herri Batasuna à Hernani. Attentat revendiqué par le GAL.
Séquestration et torture d’un membre de Herri Batasuna à Bilbao.
Incendie de plusieurs voitures de réfugiés dans plusieurs villages du Pays Basque français.
Incendie du siège de Herri Batasuna à Renteria. Attentat revendiqué par le BVE ( ?).
Tentative d’incendie du siège de Herri Batasuna à Zumaia.
Echange de coups de feu entre des policiers municipaux d’Irun et une voiture dont les occupants en civil prennent la fuite. La voiture appartient à la guardia civil de Saint Sébastien.
Incendie des coopératives Denek, Aurki et Alki dans la région d’Arrosa. Attentats revendiqués par le GAL.
Mitraillage du bar Etxabe à Bayonne.
Novembre : un commando assassine à Biriatou un citoyen français, Christian Olascoaga, probablement confondu avec un membre de l’ETA. «Erreur» revendiquée par le GAL.
Assassinat à Bilbao du médecin Santiago Brouard, alors qu’il était en consultation, dirigeant du parti HASI et membre de la direction de Herri Batasuna. Attentat revendiqué par le GAL.
Explosion de la voiture de l’épouse de Joaquin Olano, un détenu torturé en 1983 par la guardia civil, et plasticage de son magasin. Attentat non revendiqué.
Décembre : un réfugié basque, Juan José Iradi, est blessé par balle dans une rue d’Hendaye.
Explosion d’un engin placé sous la voiture de Ramon Lopez de Abetxuko, considéré par les services espagnols comme l’un des responsables de l’appareil de sécurité de l’ETAm. Il n’y a pas de victimes. Attentat revendiqué par le GAL.
Le bilan est lourd : neuf membres ou sympathisants de l’ETA assassinés, onze blessés, deux enlèvements de réfugiés avec tortures, plus d’une dizaine d’incendies, plasticages et mitraillages d’établissements publics. Dès le mois de février, le GAL élimine trois dirigeants de l’ETAm, Peru, Stein et Tigre (cf. chronologie). Les auteurs s’enfuient dans des voitures immatriculées en Espagne.
Le 1er mars, un commando assassine un jeune employé de la SNCF, Jean-Pierre Leiba, en pleine gare d’Hendaye. Deux des quatre tueurs, pris en chasse par des témoins, sont arrêtés à Irun : Mariano Moradela Munoz, un repris de justice, et Daniel Fernandez Acena qui a travaillé en 1982, dans la même coopérative ferroviaire que la victime. Les deux autres complices seront arrêtés un peu plus tard : Juan José Garcia Anuarbe et Vicente Fernandez Fernandez. Munoz et Acena insistent sur leur appartenance au GAL. En décembre 1985, ils seront condamnés à Madrid par l’Audiencia nacional à 30 ans de prison pour meurtre. Ils dénoncent comme commanditaire un industriel d’Irun, Navascues, qui réussira à échapper aux poursuites judiciaires.
Le 19 mars Jean-Pierre Cherid, l’insaisissable et omniprésent activiste «Juan», si souvent impliqué et blanchi dans les péripéties de la «guerre sale» depuis 1976, meurt dans l’explosion de la voiture qu’il est en train de piéger, au centre de Biarritz. Le GAL annonce crânement à la presse qu’il vient de perdre l’un de ses héroïques collaborateurs. La police perquisitionne la planque de Cherid à Toulouse et saisit une importante documentation : adresse de policiers espagnols, faux papiers d’identité appartenant à des membres du GAL, est.
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Jean-Pierre Cherid et les frères Perret ont été à la charnière de la mutation du BVE, devenu officiellement le GAL en 1983.
Cherid, lié à Delle Chiaie et aux néo-fascistes italiens, a été le recruteur et l’organisateur de nombreux commandos entre 1980 et 1984. Associé à Mario Ricci (alias Vannoli) jusqu’à l’arrestation de ce dernier en Italie en 1983, il a dirigé le groupe des anciens de l’AAA argentine (Boccardo, Aleman) et travaillé, selon les missions, avec celui des frères Perret, liés eux-mêmes au milieu français (Zurita, Gaston, Bonjon, etc.). Il a participé aux missions confiées à la bande Szonek-Obadia-Le Rhun-Ruiz arrêtés après l’assassinat de Justo Elizaran en 1979. Le rapport du commissaire Bordon de la PJ de Bordeaux au procureur de Bayonne l’implique formellement dans cet attentat.
Pour la première fois, l’itinéraire de Jean-Pierre Cherid et ses liens avec les services espagnols apparaissent tangibles. Les révélations de Gonzalez Medrano, arrêté avec Iturbide et Zabala en 1981 («avec la guardia civil, des ex-membres de l’OAS et d’Ordine Nuovo travaillaient pour les services de la présidence du gouvernement que dirigeait alors Andrés Cacinello… on peut citer les noms de Concutelli, Calzona, Boccardo, Jean-Pierre Cherid… »), peuvent être recoupées avec le cours ultérieur des évènements.
Les incidents de Montejurra (1976) prouvent son intégration effective dans la trame internationale mise sur pied par les services de Carrero Blanco et Delle Chiaie. L’intervention de Ballesteros qui fait libérer Cherid et les frères Perret après l’attentat contre le Bar Hendayais (deux morts, dix blessés) en 1981, désigne les véritables commanditaires du BVE : les services d’information du ministère de l’Intérieur espagnol. Jean-Pierre Cherid est identifié comme l’un des principaux recruteurs des commandos qui ont opéré entre 1982 et 1984 dans le sud de la France.
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Cette documentation permet l’arrestation de huit membres suspects d’appartenir au GAL : Bernard Roger, Mohamed Mekouafi, Jasmina Mekouafi, Kader Boudjellal, Yves Peignier, Daniel Shoeder, obert Maldonado et surtout Mohamesd Khiar, soupçonné depuis l’arrestation de Sanchez (Affaire Marey) d’être l’auteur de plusieurs attentats du BVE et du GAL. Khiar sera expulsé en Algérie où il est condamné à la prison à perpétuité. Ses relations avec les services secrets lui vaudront de passer au Maroc.
Cinq des membres de cette bande, tous liés au milieu bordelais et aux frères Perret, sont libérés quelques jours après leur arrestation, pour différents vices de procédure. Fin juin, le juge Svahn aura réussi à les faire tous libérer.
Quatre membres du CESID sont arrêtés à Madrid à leur retour de Bordeaux : la police espagnole qui les a interceptés à l’aéroport pour détention de faux papiers, s’empresse de les libérer.
Le 15 juin, une moto piégée explose dans une station service de Biarritz, blessant Perez Revilla qui décèdera des suites de ses blessures, et Roman Orbe. Le commissaire Boslé qui file les agresseurs, les arrête en flagrant délit. Il s’agit de Patrick de Carvalho, un petit truand portugais, et de Roland Sampiedro, un ancien parachutiste de l’armée française, deux relations assidues d’un agent immobilier récemment installé à Biarritz, Jean-Philippe Labade.
L’arrestation des deux mercenaires est l’aboutissement d’une surveillance qui dure depuis plusieurs mois. Après l’attentat contre le dirigeant de l’ETAm, Perez de Arenaza, le commissaire Boslé de la PJ, qui a exploité les révélations des truands du «fichier Cherid», met Jean-Philippe Labade sous écoute téléphonique. Il est localisé dans une voiture de la brigade antiterroriste de Bilbao, au col d’Ibardin, à la frontière espagnole, et échappe de peu à une souricière. Les policiers de Boslé ont réussi à prendre des clichés qui le montrent en rendez-vous avec un «civil» qui sera identifié plus tard comme étant José Amedo Fouce. Ses contacts téléphoniques servent à localiser de Carvalho et Sampietro. Le 7 juin, ils sont repérés parmi les membres du service d’ordre de Simone Veil, invitée au pays Basque par le RPR. De Carvalho passe aux aveux et couvre son ami Sampietro : le truand portugais affirme avoir agi par conviction («les gens de l’ETA sont des assassins») et avoir été recruté par un certain «Hans».
Le 16 juin, la police arrête au saut du lit Jean-Philippe Labade et Jean-Pierre Bonin, un employé d’une société vidéo, lié aux deux mercenaires. Ils seront libérés cinq mis plus tard par le juge Svahn, le premier pour vice de procédure, le second sur pur et simple non-lieu. Labade, en liberté provisoire, se réfugie en Espagne. Les multiples convocations qu’envoie le juge d’instruction de Bayonne, Gilbert Cousteaux, resteront sas réponse.
Arrestation de Jean Brouchard auteur de l’incendie de la coopérative Denek. L’individu déclare que cet attentat, revendiqué par le GAL, est en réalité une initiative de notables locaux exaspérés par l’offensive anti-touristique déclenchée par l’ETA.
Arrestation à Biarritz de deux membres présumés du GAL : l’Espagnol Andres Vicente Garcia et l’ex-légionnaire français Jean-Pierre Dauri. Ils reconnaissent devant le juge qu’ils sont passés en France avec diverses armes pour commettre des attentats contre des réfugiés basques. Ils sont condamnés à cinq ans de prison. C’est une des rares fois où la police française a pu prévenir un attentat.
Le 20 novembre 1984, Santi Brouard leader très respecté du mouvement indépendantiste basque, est assassiné dans son cabinet médical à Bilbao. Les deux tueurs l’ont criblé de dix balles, sous les yeux de son assistante et s’enfuient en abandonnant sur place un pistolet «Lathy» de marque suédoise et une carabine italienne semi-automatique «Army Jaeger». La mort de Brouard provoque une grève générale dans tout le Pays Basque. Le gouvernement nomme Antonio Rosino, chef de la Brigade d’information de Bilbao pour mener l’enquête. Rosino est le supérieur d’Amedo Fouce et travaille dans le service dirigé par Alvarez Sanchez. Rosino reçoit un appel téléphonique d’un informateur qui affirme que l’assassinat de Brouard a été décidé dans une réunion et propose contre une somme d’argent les noms des participants ainsi que ceux des membres du commando. D’après es déclarations de Rosino au juge d’instruction en décembre 1987, l aurait demandé à ses supérieurs s’il pouvait paye rla somme en question. Ses supérieurs, dont il tait les noms, lui auraient répondu par l’affirmative, à condition que cette somme serve à acheter le silence de l’informateur.
Peu de temps après, Emilio Valerio Martinez, un procureur connu pour être versatile et excessif, déclarera à la presse que l’attentat aurait pu être évité car un service secret espagnol était au courant du projet. On retire le dossier de l’affaire à Rosino et au procureur. Pendant des années, l’enquête va s’enliser dans le maquis des procédures. Elle passera par les mains de quatre commissaires, cinq juges et trois procureurs successifs.
Martinez Torres, directeur du commissariat général d’information du ministère de l’Intérieur, en profitera pour imposer l’hypothèse que le meurtre aurait pu être commis par des incontrôlés de l’ETA. Il se fait implicitement le défenseur du GAL en rappelant que ce dernier n’agit que sur le territoire français. Il exclut même comme simple «hypothèse de travail» que les services espagnols aient pu être impliqués dans cet assassinat. En revanche, la police française a constaté que les munitions utilisées par le commando sont les mêmes qu’elle a identifiées dans plusieurs attentats du GAL en France. Même le procureur général de l’Etat espagnol considère que l’assassinat de Santiago Brouard doit être assassiné au GAL.
En décembre 1987, Antonio Rosino déclare devant un juge que toutes les preuves étaient déjà réunies avant noël 1984 pour arrêter les auteurs de l’attentat. D’après les déclarations du procureur, on aurait empêché cette arrestation. En janvier 1986, Miguel Angel Ocana, un fabricant de drogue madrilène, indicateur de la Brigade des stupéfiants, fait des révélations au juge qui l’interroge sur le meurtre de son beau-frère Alberto Granado Cespedes, en 1985. Pour obtenir la libération de son épouse incarcérée pour être sa complice dans ce meurtre, Miguel Angel Lopez Ocana, déclare que Granado Cespedes est l’un des meurtriers de Brouard. Selon lui, les armes avaient été achetées par son beau-frère à un certain Juan Rodriguez Diaz, trafiquant notoirement connu dans le milieu de la drogue sous le pseudonyme de «El Francès», en prison depuis mai 1985 pour avoir fourni les armes du hold-up de la banque Banesto.
EN mars 1989, Rafael Lopez Ocana, frère de Miguel Angel, indicateur et trafiquant de drogue, est arrêté par la police espagnole pour un délit de droit commun. La police française a pu établir que la moto qui a servi à l’attentat contre le bar La Consolation de Saint-Jean-de-Luz le 11 juin 1984 lui appartient. L’infirmière de Santiago Brouard croit le reconnaître comme l’un des tueurs de son patron. Malgré cela, il est remis en liberté après avoir accompli sa peine pour trafic de drogue.
La police espagnole qui a identifié la carabine «Army Jaeger» comme l’une des armes cédées par Diaz à Granado Cespedes, a maintenant quatre responsables possibles de la mort du dirigeant de Herri Batasuna : Granado Cespedes, assassiné dans une obscure querelle par son beau-frère ; M. Angel Lopez Ocana ; Rodriguez Diaz, simple fournisseur des armes du crime, mais qui déclare avoir été au courant dès leur livraison de l’usage qu’on allait en faire ; Rafael Lopez Ocana, identifié par l’assistante de Brouard ; et Mohamed Khiar, que cette dernière n’est pas tout à fait sûre de reconnaître sur la photo que les policiers français, convaincus de la culpabilité de l’Algérien, lui ont fait parvenir.
Une certitude : les quatre Espagnols ont travaillé comme indicateurs de la police espagnole et ont fait partie de la « mafia » policière compromise dans un certain nombre d’attaques de banques et de trafics extérieurs aux missions du GAL. Cette mafia a maintes fois bénéficié de la protection d’Alvarez Sanchez, de Martin Torres et même du ministre de l’Intérieur Barrionuevo en personne.
Conclusions
Incontestablement, l’intense activité du GAL, en 1984 coïncide avec l’offensive diplomatique du gouvernement espagnol qui fait le forcing pour obtenir l’extradition des réfugiés basques vivant en France. Ce qui frappe dans les attentats des premiers mois de l’année, c’est la précision minutieuse et le professionnalisme avec lequel ont été exécutés quatre des principaux dirigeants de l’état-major militaire de l’ETA : Perurena Tellechea, Gurmindo Lizarraga, Gutierrez Salazar (février) et Perez de Arenaza. Les auteurs de ces meurtres parfaits n’ont jamais été identifiés. Seul Jean-Philippe Labade sera condamné à perpétuité, par contumace, pour l’assassinat présumé de Perez de Arenaza.
L’une des hypothèses avancées par certains enquêteurs est que ces exécutions ont été l’œuvre d’anciens SAS britanniques qui auraient agi sous couvert d’une agence madrilène de prestations technologiques. Effrayés par la maladresse des pistoleros recrutés dans le milieu et mécontents de leurs contrats mal honorés par les commanditaires (Amedo Fouce se révèlera plus tard comme un mauvais payeur), is auraient quitté le circuit para-policier à la fin de l’année. Fernandez Acena confirmera cette version exotique en y ajoutant la participation de tueurs belges, spécialistes du meurtre en moto, et précisera que le tireur motorisé de l’attentat contre Perez de Arenaza était un dénommé « Ludo ». Son identité réelle n’a jamais été élucidée.
On remarquera également que le milieu français fournit le gros des mercenaires des commandos opérant dans le sud de la France. Ces tueurs à gages, essentiellement motivés par l’ampleur des contrats (les primes allouées peuvent aller jusqu’à 200.000 francs.), sont souvent pris en flagrant délit et systématiquement relâchés par le juge Svahn qui interrompt toute investigation en profondeur.
On constate une coïncidence entre la libération par ce juge des trois commandos du meurtre de Perez Revilla (De Carvalho, Sampietro, Labade) cinq mois après leur arrestation, et l’enquête du commissaire Boslé qui semble avoir accumulé les preuves de leurs liens organiques avec les policiers espagnols dans le seul but de livrer les exécutants à ce juge dont il connaît la singulière indulgence. Labade, en liberté provisoire, n’a aucune peine à se réfugier en Espagne, bien qu’il soit placé sous contrôle judiciaire. Tout compte fait, on constate donc que la justice française s’est empressé d’élargir, après quelques mois de prison symbolique, la plupart des hommes de main issus du milieu. Tout se passe comme si des pressions avaient été exercées pour que l’on se débarrasse de ces témoins encombrants, au demeurant trop peu motivés «idéologiquement» pour résister à des interrogatoires de longue haleine. Ces arrestations semblent servir aux deux gouvernements, dans la mesure où l’Espagne peut accréditer l’idée que le GAL est une organisation à 100% tricolore, et la France montrer à l’opinion publique qu’elle ne reste pas sans intervenir contre le GAL.
Le ralentissement soudain des attentats meurtriers du GAL coïncide avec l’élaboration, en France, des procédures judiciaires qui vont aboutir à l’extradition, le 23 septembre, des trois premiers Basques livrés directement aux autorités espagnoles. Ces attentats reprendront dès la fin 1984, au moment où le gouvernement français, sensible au vaste mouvement de protestations que soulèvent ces violations du droit d’asile, refuse d’accorder de nouvelles extraditions au ministère espagnol de l’Intérieur.
L’assassinat de Santiago Brouard a été très mal pris par le gouvernement français de Laurent Fabius qui voyait dans ce dirigeant de Herri Batasuna un interlocuteur valable pour d’éventuelles négociations autour du problème basque. Ce meurtre politique marque la reprise en min par les «faucons » des services secrets espagnols d’une situation compromise, à leurs yeux, par les «colombes» de la «guerre psychologique». L’état des investigations sur les responsabilités ultimes de ce partisan d’une solution politique de la question basque ne permet pas et ne permettra sans doute jamais, de savoir à quel niveau de la hiérarchie étatique a été prise cette décision. D’autant que les présumés coupables ont été mis, volontairement ou indirectement, dans l’impossibilité de témoigner. Granados Cespedes, le principal auteur incriminé, est mort. Diaz purge une lourde peine de réclusion pour l’attaque de la banque Banesto. Angel Lopez Ocana a été condamné à 40 ans de prison pour le meurtre de son beau-frère. Mohamed Khiar aurait été abattu en France la 20 novembre 1987, alors qu’il tentait de s’enfuir d’un fourgon de police. Rafael Ocana, héroïnomane, s’est éclipsé dans les bas-fonds du milieu espagnol.
1988 : le procès des «seconds couteaux»
Malgré la mise au pont de Felipe Gonzalez qui estime que les statistiques du chômage «ne reflètent pas la situation réelle», l’année sociale débute sous de sombres auspices. Les créations d’emplois ne compensent pas les suppressions de postes que la restructuration opère dans de nombreux secteurs de l’économie. Le cap des trois millions de chômeurs est à présent officiellement dépassé. Manifestations et grèves dures se multiplient dans les régions particulièrement touchées par les suppressions d’emplois ou le manque de structures industrielles (Galice, Pays basque, etc.). De violents affrontements opposent les brigades anti-émeutes et les ouvriers dans les entreprises des secteurs miniers, métallurgiques, sidérurgiques et les chantiers de construction navale. Au pays Basque, la décision de fermer ceux de Bilbao provoque de véritables combats de rues.
Dans certains conflits, comme celui d’Aluminia-Aluminio, le pouvoir va jusqu’à sanctionner les syndicalistes, au point que l’association Juges pour la Démocratie (JPD), s’alarme d’une restriction possible du droit de grève. Une crise éclate au sein de la Fédération nationale UGT-métal, notamment en Catalogne où se déroulent deux congrès parallèles. Si l’on ajoute à ces conflits ouverts, ceux qui perturbent de façon intermittente le monde rural (occupations de terres en Andalousie, grogne des producteurs contre les accords hispano-marocains) et les ports de pêche du littoral espagnol, on comprend comment le pays s’est solidarisé le 14 décembre dans une impressionnante grève générale, sans précédent historique.
Ce marasme ne semble pas affecter l’un des secteurs privilégiés du régime : les banques affichent leur prospérité. Banques et Caisses d’Epargne annoncent un 500 milliards de pesetas de bénéfice pour l’exercice 1987. Au cours du premier semestre 1988, ceux de la Gran Banca s’élèvent à 150.000 millions. L’austérité n’affecte pas le monde de la finance. La fusion de Banesto et de Banca Vizcaya fait de ce groupe la première banque d’Espagne (20% du négoce bancaire, 22 % de la clientèle, 7e rang européen pour l’activité boursière). L’Espagne a la CEE en poupe.
Toutefois, ces bilans de prospérité ne distraient pas le gouvernement des graves problèmes qu’il doit affronter au niveau de ses institutions (police et justice) et plus généralement celui de sa respectabilité démocratique. La crise de l’UGT et les dissensions apparues en février, au XIIe congrès du PSOE, traduisent la crise morale qui traverse la base militante du régime. Il faut dire que l’autorité de l’Etat de droit espagnol en entachée d’un certain nombre de manquements graves aux règles démocratiques. Bavures policières, mauvais traitements tortures, disqualifient de plus en plus les forces de sécurité ; au point que la justice, pourtant soupçonnée par les Juges pour la démocratie (JPD) d’être excessivement sensible aux pressions de l’exécutif, réagit par de nombreuses condamnations. José Barrionuevo en personne est obligé de désavouer le comportement de la guardia civil dans certaines zones opérationnelles (Pays Basque et Canaries). (manque un passage…) Neuf ans pour le directeur de la prison de Carabanchel, responsable de la mort de l’anarchiste Agustin Rueda, vingt-neuf ans pour les policiers tortionnaires et assassins d’El Nani.
El Nani
Cette sentence met provisoirement un terme à un procès qui a commencé le 13 avril 1988. Les faits que l’on reproche aux trois policiers de la brigade provinciale de la Police judiciaire de Madrid (le commissaire F. J. Fernandez Alvarez et les inspecteurs Gutierrez Lobo et F. Aguilar Gonzalez), ainsi qu’à quatre de leurs collègues qui sont acquittés, remontent au mois de décembre 1983.
Le 12 novembre, un truand, Santiago Corella appelé El Nani, est arrêté avec un ami, Angel Manzano, leurs deux épouses, et tris de ses sœurs. Interrogé au commissariat de la Puerta del Sol à Madrid, il disparaît le lendemain sans que l’on n’ait jamais pu retrouver sa trace. La version officielle de la police est que le gangster (auteur de plusieurs hold-up), a réussi à fausser compagnie aux policiers qu’il emmenait vers une cache d’armes. Ils admettent toutefois l’avoir arrêté pour une attaque à main armée qu’il n’a sans doute pas commise.
D’autres versions localiseront ultérieurement le truand en France et au Mexique et l’interminable instruction ouverte après sa disparition, établira que celles-ci ont été de grossiers montages fabriqués par les fonctionnaires de la brigade de l’Intérieur, avec la complicité de l’un des avocats des policiers incriminés. La version de Manzano et de la famille dément totalement celle de la police. Corella aurait été torturé à mort comme Manzano, dont les lésions dûment vérifiées par une expertise médicale, lui ont valu une hospitalisation. La ténébreuse affaire El Nani commence quelques mois après la victoire électorale du PSOE, lequel ne tarit pas de promesses sur l’avenir de la «jeune démocratie espagnole». Elle va entacher dès le début un Etat de droit qui se targue d’en être le nouveau garant.
A vrai dire, le procès a failli ne pas avoir lieu. Sans la ténacité du juge d’instruction A. Martinez Arrieta, et les révélations d’un bijoutier de Santander en décembre 1985, le ministère de la Justice aurait probablement archivé le dossier de cette affaire qui va permettre de lever le voile sur un énorme scandale institutionnel. En 1986, le juge d’Instruction fera état des pressions dont il a fait l’objet pour clore, «faute d’éléments suffisants» l’enquête judiciaire. Plus grave, il fournira la photocopie d’un rapport confidentiel (émanant de la brigade d’information du ministère de l’Intérieur et signé par Martinez Torres) qui recommande «la plus grande discrétion, étant donné la qualité du magistrat en question». Détail inquiétant : le rapport est assorti de photographies que l’on a prises à son insu sur les marches du Palais de Justice.
En décembre 1985, le bijoutier F. Venero, recéleur occasionnel de la bande Corella-Manzano, et qui se dit menacé, se présente spontanément à la justice. Ses révélations vont relancer l’enquête in extremis. Selon lui, (et l’instruction confirmera beaucoup de ses dires) El Nani faisait partie d’une association de malfaiteurs comprenant des truands professionnels et des policiers de la brigade judiciaire qui les faisaient chanter. Au nombre de ces policiers corrompus, «la mafia policière», il accuse formellement Guttierrez Lobo comme étant l’instigateur de l’attaque en janvier 1985, butin 1200 millions de pesetas) et l’un des responsables de la mort de El Nani. F. Venero révèle les confidences qui lui ont été faites sur la mort de Corella et la complicité qu’on lui a proposée pour accréditer la fuite d’El Nani en France.
En septembre 1988 ; le procès, véritable radiographie des institutions étatiques, établit un certain nombre de faits accablants. Santiago Corella a été torturé à mort dans les locaux de la police. Des témoins ultérieurs affirment que son cadavre a été enseveli près de Jaen (Andalousie). La torture est une pratique courante dans les commissariats et elle est couverte par la hiérarchie.
Dans le cas de El Nani, et selon quelques-uns des 75 policiers cités dans cette affaire et dans une centaine d’autres, l’application de la loi antiterroriste a été recommandée par des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. Cette application à des délinquants de droit commun est une dérive grave de la législation. La hiérarchie du ministère de l’Intérieur était au courant des agissements de la «mafia policière» (hold-up, trafic de drogue et d’armes, etc.) et a couvert autant que possible les responsables par peur du scandale.
Les pressions de l’exécutif sur le pouvoir judiciaire tout au long de l’affaire, mettent en cause l’autorité de l’Etat. Le ministre de de l’Intérieur, José Barrionuevo (cité pour faux témoignage et dont l’Accusation populaire a maintes fois réclamé la démission), n’a jamais comparu ni répondu aux requêtes de la justice. En juillet 1988, le remplacement de José Barrionuevo par José Luis Corcuera à la tête du ministère de l’Intérieur est l’une des conséquences tardives de cette affaire. José Barrionuevo est nommé ministre des Transports et des Communications.
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Le réveil de la magistrature progressiste et les pressions de l’opinion nationale et internationale ne sont pas restés inopérants. En 1988, les protestations de masse et celles des organismes de défense des droits de l’homme, ont fait reculer sensiblement l’impunité des policiers employant des méthodes illégales et responsables d’actes de violence. Dans les prisons, la situation reste préoccupante. Le rapport d’Amnesty international rejoint celui du Défenseur du peuple, pour dénoncer la détérioration des conditions carcérales : prisons surpeuplées, isolement, brimades et mauvais traitements, toxicomanie, insalubrité, etc. Les quelques six cent prisonniers politiques (ETA, GAPO, CAA…), parmi lesquels les Basques ont droit à un statut particulièrement éprouvant se plaignent de nombreux sévices et de tentatives délibérées de dépersonnalisation. Dans plusieurs cas, les mutineries (Almeria, Carabanchel) ou les grèves de la faim ont été les ultimes expédients pour défendre leur dignité bafouée.
En mai, des médecins de la police et des établissements pénitentiaires ont refusé d’examiner les détenus, parce qu’en cas de mauvais traitements ou de tortures, leurs déclarations n’étaient pas prises en compte et même passibles de sanctions. Face à ce délabrement des institutions, le gouvernement a chiffré le coût de modernisation des forces de sécurité et de l’appareil judiciaire : respectivement 200.000 et 153.000 millions de pesetas. Une augmentation de 38% à 39%, étalée sur deux ans, est prévue pour l’amélioration du moral de la magistrature.
D’autres sujets de préoccupation travaillent la société espagnole.
Comparaison faite avec les dépenses militaires, l’enseignement et la santé (l’un des plus bas niveaux de la Communauté européenne) apparaissent comme les parents pauvres de budget espagnol. La grève générale des enseignants qui démarre à la fin du mois de mai sanctionne cette situation de pénurie. Dans le domaine de la santé, le droit à l’avortement, durement pénalisé par une justice en retard de deux régimes (procès de 14 femmes à Valladolid, perquisition dans une clinique à Malaga), mobilisent l’opposition de gauche. Paradoxalement laxiste en matière de répression de la toxicomanie, le gouvernement espagnol est confronté à l’accroissement dramatique du marché de la drogue : saisie record de cocaïne à Madrid, ravages parmi la jeunesse urbaine et rurale (104 morts par overdose d’héroïne dans la seule ville de Barcelone).
En Euskadi, ce fléau social est perçu comme l’une des pratiques inavouables de la «guerre sale». Des secteurs de plus en plus larges de la population dénoncent les complicités directes de la police espagnole dans la diffusion de la «mort blanche». Des campagnes anti-drogue (Udaberri 88) et des organismes comme Askagintza sensibilisent les municipalités et les invitent à nettoyer les villes et les villages des trafiquants «auxiliaires» du plan ZEN. L’ETA, pour sa part, ne s’embarrasse pas de scrupules humanitaires. En 1988, plusieurs grossistes paient de leur vie le bénéfice qu’ils tiraient de leur commerce mortifère. Un peu partout en Espagne, et surtout dans les prisons où le problème se complique des séquelles du SIDA, la complicité des fonctionnaires est à l’ordre du jour,
Autre institution contestée par une fraction grandissante de la population, l’armée et le service militaire sont sur la sellette. Le taux de mortalité parmi les nouvelles recrues (suicides, accidents, sans compter les pertes dues au service opérationnel), alarment l’opinion. L’objection de conscience et l’insoumission mobilisent contre la « Mili » des milliers de jeunes de plus en plus traumatisés par le «pacification» que le pouvoir mène au Pays Basque et dans les régions gagnées par l’indépendantisme (Catalogne, Andalousie, Galice). La négociation du statut de 23.000 candidats au service civil ouvre une brèche dans l’une des plus rigides traditions militaires d’Europe.
Simultanément, tout au long de cette deuxième année « européenne », les réactions de masse à l’intégration militaire de l’Espagne dans le système de défense atlantique (OTA, Convention hispano-américaine, UEO) gênent le gouvernement de Felipe Gonzalez. En fait, Felipe Gonzalez et le lobby militaire négocient le modèle de défense espagnol sur trois niveaux. La nouvelle convention passée avec les Etats-Unis aboutit au transfert des F16 de la base de Torrejon en Italie, mais redéfinit avec d’importantes concessions l’alliance stratégique des deux pays. En réponse à l’opposition qui rappelle la clause du référendum sur l’OTA interdisant l’installation d’armes nucléaires sur le territoire espagnol, le ministre de la Défense Narcis Serra établit un subtil distingo entre «transit» et «escale». En réalité, durant l’année 1988, les ports méditerranéens et les Baléares accueilleront plusieurs bâtiments porteurs d’armement nucléaire.
Au niveau de l’OTA, la démarche de l’Etat espagnol est encore plus tortueuse. Dès février, le secrétaire général de l’OTA, Lord Carrington, encourage l’Espagne à «renforcer le pouvoir politique et militaire du système atlantique». Le gouvernement espagnol assure les pays membres de son intervention en cas de force majeure. En avril, la visite du général John Galvin, commandant en chef des forces alliées en Europe, prélude à la réunion des généraux de l’OTAN à Tolède. En juin, pour la première fois de son histoire, l’Organisation atlantique tient ses assises à Madrid. En juillet, c’est au tour des ministères de la Défense français et espagnol de mettre au point les modalités de la participation de l’Espagne à la défense du continent. Le ministre Jean-Pierre Chevènement estime que l’apport espagnol est capital pour le renforcement du système européen. Moyennant la coordination des forces armées espagnoles par le commandement allié de Naples (haut lieu du GIBMED basé à Gibraltar) et la non-subordination des unités portugaises à l’état-major espagnol, l’intégration relative de l’Espagne et sa contribution militaire sont acquises à la fin de l’année.
Pour ce qui est de l’incorporation de l’UEO, les transactions sont plus délicates. L’UEO y met en effet comme condition la nucléarisation de l’Espagne, incompatible avec les engagements de Felipe Gonzalez lors du référendum sur l’OTAN. Durant l’année, les entorses à ces promesses vont déclencher de nombreuses manifestations par l’opposition pacifiste ou les écologistes anti-nucléaires. Ces manifestations (marches, grèves), souvent durement réprimées par les forces de l’ordre, visent aussi bien les bases militaires (Torrejon, Saragosse, Polygone de tir d’Anchuras, etc.) que les centrales et les «cimetières» de déchets nucléaires qui les environnent (Garona, Almaraz, Trillo, Zorita, Vandellos, Asco, Hornachuelos). La gauche reproche à L’Etat d’acheter de l’uranium à l’Afrique du Sud.
Mais les perspectives du marché espagnol et les impératifs de la défense européenne ont raison de cette opposition encore minoritaire. Le 14 novembre, l’UEO donne son approbation à l’entrée de l’Espagne. Au plan de la lutte antiterroriste, l’Etat espagnol semble être en position de force. L’un des principaux effets du plan ZEN est sans doute la signature, le 17 janvier, d’un pacte anti-ETA qui associe tous les partis (PSOE, AP, CDS, PNV, EE, et EA) dans un accord «pour la normalisation et la pacification d’Euskadi ». Hormis la coalition Herri Batasuna, au demeurant menacée d’illégalisation, les institutions politiques font bloc autour du pouvoir central.
Le 12 mai, le gouvernement espagnol fait voter un décret qui assimile la loi anti-terroriste à la législation de droit commun : la garde à vue est ramenée de dix à cinq jours, mais cette modification élargit dangereusement le champ d’intervention des forces de sécurité. Pour compenser le départ de José Barrionuevo, trop impliqué dans l’affaire des « fonds spéciaux » du GAL et l’affaire El Nani —me ministère de l’Intérieur revient à José Luis Corcuera— l’Etat nomme le général Casinello commandant en chef de la zone basque. La promotion de ce spécialiste de la lutte antisubversive, quelque peu éloigné du terrain des opérations en raison de sa polémique contre la « démocratie espagnole », et qui a toujours déclaré publiquement « préférer la guerre à l’alternative KAS », prouve bien la détermination du pouvoir central.
Les attributions de la police autonome (Ertzaintza) sont augmentées et sa participation à la lutte contre les militants indépendantistes est de plus en plus efficace. Le gouvernement espagnol s’attribue l’initiative et le mérite des négociations amorcées par les pourparlers de 1987. Une campagne soigneusement orchestrée par les médias officiels habitue l’opinion à l’idée que la négociation pacifique du problème basque est le résultat d’une victoire de la «pacification» sur le terrain. Pourtant, une enquête du gouvernement autonome estime que les indépendantistes restent majoritaires en Euskadi et que 24% seulement de la population est favorable au pacte anti-ETA.
Malgré les promesses de Joxe (arrêt des procédures d’expulsion en urgence absolue) et le retour des socialistes au pouvoir en France, la coopération franco-espagnole en matière e lutte anti-terroriste connaît un regain de solidarité. En témoignent les contacts qui se multiplient entre responsables des deux pays : rencontre à Donana de Felipe Gonzalez et François Mitterrand, journées de concertation entre Michel Rocard et Felipe Gonzalez, visite de Pierre Joxe à Madrid, séjour à Paris du nouveau ministre de l’Intérieur José Luis Corcuera accompagné de Rafael Vera, secrétaire d’etat à la Sécurité, et d’une cohorte d’experts en lutte antiterroriste, visite de Jean-Pierre Chevènement et Roland sur fond de marchandages divers. L’Espagne doit encore se doter de sous-marins et d »hélicoptères, et la rénovation de son réseau ferroviaire intéresse beaucoup les société françaises comme Alsthom. En témoignent surtout les opérations de filtrage des frontières par la PAF (une vingtaine pour l’année 1988), les assignations à résidence, les arrestations, les procès et même les expulsions et les extraditions qui entretiennent la persécution des réfugiés et des memebres présumés de l’ETA en France.
A quelques détails près, la doctrine en vigueur reste celle dont se prévalaient José Barrionuevo, Charles Pasqua et Robert Pandraud l’année précédente : «Le terrorisme est la principale menace contre les libertés en Europe» (Barrionuevo). «Il n’y aura jamais de Communauté européenne sans une lutte commune contre le terrorisme (Pandraud). «C’est un acte de militance démocratique» (Pasqua).
Une ombre cependant à ce consensus idyllique où l‘on célèbre l’amalgame entre défense et sécurité, contre-terrorisme, prévention de la criminalité et protection sociale des citoyens : un sondage publié en août par El Independiente établit que 58% de citoyens ne croient pas que Felipe Gonzalez lorsqu’il affirme que le GAL n’a aucun lien avec l’Etat espagnol. Les procès qui s’ouvrent et les instructions qui s’alourdissent durant cette année 1988 placent le gouvernement en position de principal accusé devant la justice constitutionnelle et l’opinion publique.
1988 : en Espagne, enfin la justice bouge aussi
Le 2 janvier, une commission rogatoire emmenée par le juge d’instruction de l’Audiencia nacional, Carlos Mejia, se rend en France pour interroger Figueiredo et Frugoli. Ils reconnaissent une fois de plus qu’Amedo Fouce et Michel Dominguez sont bien les policiers espagnols qui les ont recrutés.
Le 4 février, le juge de Bayonne Christophe Seys est muté, après avoir lancé un mandat d’arrêt international contre Amedo. Son remplaçant Philippe Cavalerie réitère la même procédure.
Début mars, l’Audiencia nacional de Madrid, seule instance compétente en matière d’instruction et d’inculpation de policiers, refuse l’incrimination d’Amedo Fouce. La composition de ce tribunal est, pour l’occasion, on ne peut plus significative. La cour est composée de trois juges. Le président du tribunal, Juan Manuel Orbe, est sous traitement médical à la suite d’une grave embolie. Dans les milieux judiciaires, on considère qu’il aurait dû être mis à la retraite. Le magistrat Alfredo Vasquez a fait l’objet, en 1980, d’une suspension de fonctions de six mois, pour avoir soustrait des documents dans le procès intenté à des extrémistes de droite inculpés pour un attentat conte la revue El Papus en 1977 ; Ce même magistrat a remis en liberté un groUpe d’extrême droite qui avait été arrêté dans le cadre de la préparation d’un putsch militaire prévu pour la 27 octobre 1982, quelques jours avant es élections. La police avait découvert chez eux une liste de 600 personnalités de gauche (probables cibles d’atTentats), des plans des locaux du PSOE, des armes et des explosifs. La seule détention maintenue par le juge Vasquez avait été celle de Carlos Mas Elias, qui avait contacté des journalistes pour monnayer des informations sur le complot.
Le 4 mars, le juge d’instruction de Bilbao convoque Amedo Fouce, Martinez Torrezs et Gutierrez Argüelles dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Santiago Brouard. Ils sont accompagnés par le même avocat, Jorge Argote. Gutierrez a été condamné par défaut en juin 1986 à 18 mois de prison par le tribunal de Pau pour tentative d’enlèvement de Larretxea. Sur les conseils d’Argote, les trois policiers se refusent à toute déclaration.
Le 5 mars, e juge d’instruction de Saint Sébastien procède à un interrogatoire de Daniel Fernandez Acena, déjà condamné à tente ans de prison pour l’assassinat de Jean-Pierre Leiba à Hendaye en 1984. Le juge désire lui faire préciser certains points sur la disparition en 1983 de Lasa et Zabala.
Certaines sources médiatique, Diario 16, on révélé que Lasa et Zabala avaient été enlevés le 16 octobre 1983, par Mohamed Talbi et Pedro Sanchez et qu’ils avaient été acheminés en bateau par un certain Carlos, ami de Sanchez, jusqu’en Espagne où ils auraient été torturés à mort avant d’être enterrés dans la montagne, près du col d’Ibardin. Selon ces informations, Amedo Fouce (pour la circonstance sous le pseudonyme de Genaro Gallego Galindo) aurait remis une somme importante à Carlos en paiement de cette livraison. Conséquence de ces révélations à la presse, les parents de Lasa et de Zabala ont déposé plainte devant le tribunal de Saint Sébastien.
Le 16 mars, le juge d’instruction de l’Audiencia nacional, Baltazar Garzon, ouvre une enquête officielle sur «l’éventuelle et probable participation d’Amedo Fouce et de Dominguez ou de toute autre personne et institution aux activité des l’organisation terroriste connue sous le nom de GAL, ainsi que sur les différentes actions revendiquées par elle».
Le 22 mars, début du procès de Labade, Carvalho et Sampietro devant le tribunal de Pau. Les experts en balistique ont établi que les munitions de provenance espagnole saisie au domicile de Labade, sont du type qui a été utilisé dans l’attentat du 3 septembre 1979 contre le réfugié Justo Elizaran et celui du Bar Hendayais, le 23 novembre 1980. Les deux opérations ont été revendiquées par le BVE. Labade est accusé pour les attentats du juin 1984 contre Arenaza et Perez Revilla. Labade reconnaît avoir rencontré la 22 mai 1984, au poste-frontière d’Ibardin, un Espagnol qui s’est présenté comme policier de Saint Sébastien, dénommé Larranaga (peut-être Amedo Fouce ou Dominguez ?). La police française avait identifié la voiture du visiteur espagnol comme appartenant au groupe antiterroriste de Bibao.
A l’issue de cinq jours de procès, Labade et Carvalho sont condamnés à la prison à perpétuité, Sampietro à 20 ans pour les attentats du 23 mars et du 15 juin 1984. Le principal témoin à charge est l’ancienne amie de Labade, marie-Jeanne Cassiède qui le connaissait depuis 1982. Ultérieurement, elle collaborera avec la police française. Un autre témoin important, Maurice Nicolas, recruté par Labade pour fournir des renseignements sur les réfugiés basques, vient confirmer à la barre que «Labade travaillait pour les Espagnols».
Le 6 avril, l’avocat Jorge Argote déclare à la presse que le juge Garzon préfère lancer des accusations contre les policiers plutôt que de mettre en cause les membres de l’ETA. Le 8 avril, l’Action populaire rassemblant 104 citoyens, se constitue partie civile contre Amedo Fouce.
Le 19 avril, José Barrionuevo, convoqué devant la Commission Justice et Intérieur des Cortés, répond à l’interpellation du parti Izquierda Unida. Il déclare : « Il est plus prudent de ne pas aborder des questions qui sont de la compétence des autorités judiciaires». Il afirme «ne rien savoir d’un quelconque mandat de recherche, d’arrêt ou d’extradition contre José Amedo Fouce. (…) J’ignore s’il existe des accusations portées contre Amedo, émanant de là où il faut les faire, c’est-à-dire des tribunaux».
Le 10 mai, le juge Garzon et le procureur Ignacio Gordillo se rendent en France en commission rogatoire pour entendre les déclarations de Figueiredo et Talbi. Talbi confirme devant le juge Garzon qu’il a assisté à une réunion du GAL, fin 1983 à Bilbao. Au cous de cette réunion, ont été planifiés 18 attentats qui ont tous été réalisés par la suite. L’ex-légionnaire algérien accuse le sous-commissaire Amedo Fouce d’avoir participé à leur organisation et spécialement à celle de l’attentat contre Santiago Brouard. Dans les milieux judiciaires, les déclarations de Talbi sont enregistrées avec un certain scepticisme.
Quant à Frugoli et Mattei, ils refusent de répondre aux questions du juge Garzon bien que Frugoli ait déjà désigné, lors de son procès, Amedo Fouce comme l’une des deux personnes qui avaient négocié avec lui un contrat, dan la nuit du 24 septembre 1985, à l’hôtel Orly de saint Sébastien. Le 25 mai, le Directeur général de la police, José Maria Rodriguez Colorado, répond par lettre aux questions du juge Garzon à proposes du voyage d’Amedo Fouce au Portugal, les 31 janvier et 1er février 1986. Le voyage a été financé par des « fonds réservés » du ministère de l’Intérieur. L’inspecteur Dominguez ne faisait pas partie du voyage. Cette mission a été signifiée à Amedo Fouce par un ordre verbal. Il n’existe pas de budget prévisionnel ni de justificatifs des frais de voyage. La fausse identité du sous-commissaire (Genaro Gallego Galindo) a été autorisée par la Direction générale, dans le cadre de cette mission. Les faux papiers datent du 7 mai 1985.
Antérieurement, Rodriguez Colorado avait précisé au juge qu’Amedo Fouce s’était déplacé au Portugal pour une mission de service autorisée par le Directeur général de la police. Le but de cette mission était d’enquête sur «certaines activités de terrorisme et de trafic d’armes». Ce voyage n’était connu que du chef de la brigade d’information de Bilbao, Julio Hierro Moset, et du chef de la police de cette ville, Miguel Planchuelo.
Le 14 juin, le Directeur général de la police, Rodriguez Colorado, transmet au juge Garzon in télex d’Interpol-France qui requiert l’arrestation d’Amedo Fouce. A demande est signée par le juge Philippe Cavalerie, du tribunal de grande instance de Bayonne, en date du 27 janvier 1988. Les délits incriminés sont : «association de malfaiteurs et complicité dan deux tentatives d’assassinat». Selon le Directeur général de la police, cette requête ne lui serait parvenue que le 14 juin. Une des hypothèses plausibles est qu’elle ait été retenue depuis le mois de janvier par le procureur général français qui ne l’aurait transmise qu’après la victoire électorale des socialistes en France.
Le 25 juin, le ministre de l’Intérieur José Barrionuevo répond par lettre aux questions du juge Garzon sur les fonds réservés : il n’existe pas de documentation écrite concernant la destination et la quantité des sommes prélevées sur les fonds réservés. «J’ai donné l’ordre à mes subordonnés de ne pas répondre aux questions sur les fonds réservés. Les fonds réservés sont soumis au secret d’Etat».
Fonds réservés
Les fonds réservés constituent un budget spécial de l’Etat et sont soumis à l’approbation du parlement Ce budget d’environ trois milliards de pesetas par an, est réparti entre le ministère des Affaires étrangères, la Présidence du gouvernement, le ministère de la Défense et le ministère de l’Intérieur. La part attribuée au ministère de l’Intérieur était de 670 millions de pesetas en 1983 (en prévision de 1989, il s’élèvera à 827 millions). Au sein de ce ministère, la majeure partie de cette enveloppe est destinée au Commissariat général d’information dirigé par Martinez Torres (environ 500 millions de pesetas). Le reste est réparti entre les autres services de la direction de la Sécurité, sous la responsabilité du secrétaire d’Etat Rafael Vera.
Depuis l’arrivée des socialistes au pouvoir en 1982, la responsabilité de la comptabilité et de la distribution des fonds réservés à la Direction de la Sécurité de l’Etat a été assumée par Luis Bernaldo de Quiros, beau-frère de Rafael Vera. Il est secondé dans cette tâche par Juan Antonio Minguez qui était déjà chargé de ce poste sous les gouvernements de l’UCD. Fin 1987, Bernaldo de Quiros a quitté cette fonction au moment où la justice française implique Amedo Fouce dans les réseaux du GAL et dans le financement probable de cette organisation.
Contrairement aux affirmations de José Barrionuevo, la distribution des fonds secrets s’opère sur la base de justificatifs signés par les fonctionnaires en mission. Les justificatifs sont archivés au Commissariat général de l’information et à la direction de la sécurité de l’Etat.
Dans certains cas exceptionnels, les fonctionnaires opérant à l’extérieur de Madrid peuvent recevoir directement l’argent nécessaire à leur mission par la Direction régionale de la police qui se charge ensuite de recouvrer les avances auprès du ministère de l’Intérieur. La législation réglementant l’attribution de fonds réservés est fixée par la Circulaire d’intervention générale de l’Etat du 8 février 1966 et par la résolution de la Direction générale des impôts du 15 mars 1985. Cette réglementation attribue au titulaire du département accrédité la responsabilité de l’utilisation des fonds réservés.
La question touchant à l’utilisation des fonds réservés par Amedo Fouce, dans le cadre de ses activité au sein du GAL, a été soulevée par son voyage au Portugal fin janvier 1986. Par ailleurs, le juge Garzon a démontré que le sous-commissaire de Bilbao menait un train de vie largement supérieur à ses moyens. La juge a établi que le 7 octobre 1985 Amedo Fouce a déposé une somme de 15 millions de pesetas sur un compte spécial couvert par le secret bancaire. Il faut préciser que le salaire annuel d’Amedo Fouce était en 1985 de 2,5 millions de pesetas.
L’une des hypothèses de travail du juge Garzon est que cet argent doit être mis en relation avec la réunion qui s’est tenue à l’hôtel Orly de Saint-Sébastien, la veille de l’attentat contre le Mon Bar (4 morts le 25 septembre 1985), et à laquelle avaient participé Frugoli et Mattei. Les chambres avaient été réservées au nom de Genaro Gallego Galindo, pseudonyme d’Amedo Fouce. Les deux mercenaires ayant été arrêtés juste après l’attentat, il est probable qu’Amedo ait empoché la somme de 15 millions retrouvée sur son compte. Autre constatation du juge Garzon : il a été vérifié qu’Amedo Fouce a perdu au casino de Bilbao 12 millions de pesetas entre décembre 1985 et septembre 1987. Pour l’instant, rien ne permet de déterminer la provenance des 15 millions déposés sur son compte.
O
La lettre du ministre José Barrionuevo a provoqué l’indignation d’une partie de la magistrature qui la considère comme un affront. Le juge Baltazar Garzon a même évoqué la possibilité de demander au Tribunal suprême l’inculpation de José Barrionuevo pour refus de collaboration avec la justice.
Le 30 juin, le tribunal a convoqué le Directeur général de la police, Rodriguez Colorado, ainsi que les supérieurs d’Amedo Fouce : Julio Hierro Moset, Antonio Rosino Blanco, Miquel Planchuelo et Ricardo Ruiz Coll. Se réfugiant derrière les consignes formelles de leur ministre José Barrionuevo, ils se refusent à toute déclaration sur les moyens financiers dont disposait le sous-commissaire de Bilbao pour ses missions spéciales. Le juge leur signifie qu’ils sont passibles d’inculpation.
La seule information valable pour l’enquête est fournie par Ruiz Coll, ancien chef de la Brigade d’information de Bilbao : en août 1987, il reconnaît avoir assisté à une rencontre ente Amedo Fouce et Carlos Gaston, recherché par la justice française pour sa participation à plusieurs attentas anti-basques. Le 30 juin, le magistrat insiste auprès de José Barrionuevo pour que celui-ci lui explique sur quelle base l »gale il justifie son refus de fournir les informations requises par la justice. Il avertit le ministre que s’il ne s’explique pas sur les critères légaux qui l’autorisent à cette rétention d’information, il se rend coupable, en vertu de l’article 371 du code pénal, de refus de collaboration avec la justice. Le juge précise que ces informations sont nécessaires à l’enquête qui cherche à établir si une partie des fonds réservés n’a pas été détournée vers des activités criminelles. Il n’est pas question de remettre en cause l’existence même de ces fonds, ni de nier les contraintes de la sécurité de l’Etat.
Simultanément, Felipe Gonzalez esquisse une défense de son ministre de l’Intérieur prend la tournure d’une pirouette : « Je crois qu’il a raison. Nous avons toujours défendu et défendrons toujours l’Etat de droit (de derecho en espagnol), mais nous refusons qu’il courre le danger de se transformer en Etat de poubelle (de desecho). Le 8 juillet, Felie Gonzales fait le ménage et procède à un remaniement ministériel. José Barrionuevo devient ministre des Transports, de la Communication et du Tourisme. Le nouveau ministre de l’Intérieur est José Luis Corcuera (ancien cadre du syndicat socialiste UGT). Le ministre de la Justice, Fernando Ledesma, est remplacé par Enrique Mugica.
Le 5 juillet, Dominique Thomas, (alias «la dama negra» ou «la blonde») est incarcérée à Bordeaux. Elle est inculpée par le juge de Bayonne pour association de malfaiteurs et tentative d’assassinat (attentat du 26 mars contre le bar Bittor à Ciboure).
Le 13 juillet, le juge Garzon ordonne l’incarcération inconditionnelle d’Amedo Fouce et de Michel Dominguez. La décision du magistrat précise que les deux policiers «apparaissent comme les principaux organisateurs des Groupes Antiterroristes de Libération, GAL». En contradiction formelle avec les déclarations du ministère de l’Intérieur, le juge affirma détenir la preuve que Michel Dominguez a accompagné Amedo Fouce dans son voyage au Portugal le 31 janvier 1986, et qu’il y a séjourné sous la fausse identité d’Antonio Garcia Arana. José Amedo Fouce et Michel Dominguez sont arrêtés e même jour et incarcérés à la prison de Logrono. La Direction générale de la police suspend immédiatement les eux policiers de leurs fonctions. Dans les heures qui suivent cette décision, les services juridiques de l’Etat font parvenir au juge Garzon un rapport expliquant le refus de Barrionuevo de fournir des informations sur l’utilisation des fonds réservés. Barrionuevo se retranche derrière ce rapport pour décliner une demande de comparution.
Le 15 juillet, une patrouille de la guardia civil ouvre le feu sur deux camionnettes françaises et les poursuit sur le territoire français, au-delà du col de Lindus. On retrouvera une quarantaine de douilles et 27 impacts de balles sur les véhicules.
Le 22 juillet, Felipe Gonzales dot faire face aux interpellations des députés de l’opposition qui protestent contre l’attitude du gouvernement dans la gestion des fonds secrets. Il invite solennellement tous les partis à s’unir pour élaborer des normes susceptible de renforcer l’Etat de droit espagnol. Le 24 juillet, le chef du gouvernement se décide enfin à aborder le sujet dans une réunion de responsables régionaux du PSOE. Il déclare que ce qui se passe en Espagne ne serait possible dans aucun pays démocratique européen. Qu’aucun de ces pays n’a à justifier de l’argent destiné aux services d’information et aux informateur infiltrés dans les organisations criminelles. Selon lui, partout ailleurs le secret sur la lutte antiterroriste est absolu et s’étend à toutes les personnes qui sont chargées de mission dans ce cadre opérationnel.
Le 17 août, Luis Roldan, directeur de la guardia civil, commence une importante restructuration de ce corps militarisé. Sa principale innovation est de créer un service central d’information entièrement autonome et directement placé sous sa responsabilité . A l’intérieur de ce service, figure une unité de Services Spéciaux. Ces deux départements sont placés sous le commandement de Pedro Catalan Jimenez et de Candido Acedo, deux colonels de la guardia civil, publiquement dénoncés par l’ex-agent de la guardia civil, José Cervero (voir Annexes) pour avoir participé à la « guerre sale » à l’époque du BVE et e l’ATE. Cervero avait fait parvenir ce témoignage au président de la commission Justice et Intérieur du parlement, au Défenseur du peuple, au procureur de l’Etat et aux ministres de la Défense et de l’Intérieur, sans que la moindre suite ne lui ait été donnée. En revanche, cette démarche avait valu à l’ancien garde civil d’être mis sur écoutes téléphoniques en 1985, sur ordre de Candido Acedo, alors chef des Services spéciaux. Un autre témoignage vient alourdir le dossier du colonel Candido Acedo : le garde civil Miguel Sanchez Pajases a lui aussi dénoncé publiquement cet officier comme responsable de la création de groupes parallèles qui auraient opéré depuis 1975 dans le sud de la France contre les activiste de l’ETA. Il révèle les voyages de ces deux membre de Services spéciaux en France, leurs contacts avec d’anciens membres de l’OAS et les contrats d’un million de pesetas par assassinat (dûment vérifié) de réfugiés basques.
Dans cette nouvelle structure, le directeur de la guardia civil est directement placé sous les ordre du secrétaire d’Etat à la Sécurité. Innovation piquante au sein du ministère de l’Intérieur, on crée une Unité spéciale pour la protection de la nature, poétiquement baptisée «Agrupaciones rurales de seguridad» Groupes ruraux de sécurité ?
Le 16 septembre, le procureur général de l’Etat, Javier Moscoso, infforme le parlement que le ministère de la Justice a reçu trois lettres envoyées par trois mercenaires du GAL, déjà condamnés au Portugal, Fernando Carvalho, Jorge Ferreira Cisneros et Correira da Cunha. C’est leurs témoignages qui avaient permis l’inculpation d’Amedo Fouce et Michel Dominguez. Les trois hommes, emprisonnés à Lisbonne, déclarent qu’ils ont témoigné contre Amedo Fouce parce qu’on leur avait promis en échange leur mise en liberté. Le procureur affirme devant le parlement que ces lettre constituent des éléments décisifs dans le dossier des deux policiers.
Le même jour, un autre témoin à charge, Gérard Manzanal, ancien colonel de la Légion étrangère, incarcéré à Marseille, revient sur les déclarations qu’il a faites en 1984 à la police judiciaire, et plus tard devant le juge d’instruction de Bayonne. A cette époque, il avait identifié sur une photographie le sous-commissaire Amedo Fouce comme étant l’home qui lui avait proposé de travailler pour le GAL. La justice française accueille cette soudaine rétractation avec scepticisme, d’autant que Gérard Manzanal s’était présenté spontanément à la police judiciaire pour témoigner.
Le 23 septembre, le procureur général de l’Etat, Javier Moscoso, envoie une lettre au procureur de l’audiencia nacional, Ignacio Gordillo, pour lui demander de ne pas s’opposer à la mise en liberté provisoire des deux policiers requise par leur avocat. Conformément aux instructions de Moscoso, le procureur Gordillo demande au tribunal de Madrid l’élargissement provisoire des inculpés.
Le 29 septembre, le tribunal de Madrid décide le maintien en prison d’Amedo Fouce et Michel Dominguez. Le tribunal justifie sa décision en raison de l’authenticité douteuse des lettres et déclare poursuivre l’enquête sur la base des interrogatoires des trois mercenaires que le juge Garzon a enregistrés au mois de juin.
Le 18 octobre, Amedo Fouce et Michel Dominguez sont inculpés par le tribunal de l’audiencia nacional pour les délits suivants : 1- Délit de participation à une entreprise terroriste. 2- Six tentatives d’assassinats (attentats des 8 et 13 février 1986 contre les bars Batxoki et La Consolation). 3- Deux délits de terrorisme (cf. loi antiterroriste) pour ces deux attentats. 4- Délit de falsification d’identité (ceux du Portugais Figueiredo). 5- Délit de falsification de papiers d’identité (faux papiers de Michel Dominguez utilisés au Portugal). 6- Délit d’utilisation de faux nom (Arana) par Michel Dominguez lors de son séjour au Portugal. L’acte d’accusation du juge Baltazar Garzon présente également l’organigramme du GAL que ses recherches lui ont permis d’établir dans l’état actuel de l’enquête.
Organigramme à scanner page 108
Selon le juge, il ne fait aucun doute qu’Amedo Fouce ait participé dès le début à l’organisation terroriste du GAL, alors que Michel Dominguez l’aurait fait un peu plus tard. Les réactions à cette décision de justice sont immédiates. Le président du syndicat professionnel de la police, Miguel Martin Pedraz, déclare : « L’inculpation des deux policiers est indiscutable, mais il est illusoire de penser que deux fonctionnaires de police aient pu organiser de telles actions car ils n’auraient pas eu les moyens ni les capacités de les réaliser. Au parlement, le groupe Izquierda Unida demande la création immédiate d’une Commission d’enquête. Le PSOE, fort de sa majorité absolue, s’y oppose, considérant une telle commission inutile puisqu’il existe déjà une procédure judiciaire qui suit son cours. En conséquence, le groupe socialiste demande aux députés de ne pas propager dans la société une inquiétude infondée, dans la mesure où la vérité sur cette affaire sera découverte par le tribunal.
L’Action populaire demande au tribunal l’inculpation des supérieurs des deux policiers : Antonio Rosino, Hierro Moset, Planchuelo Hernandez et Rafael del Rio.
En octobre, le gouvernement élabore une nouvelle loi dont l’objectif est de renforcer les garanties du secret concernant l’utilisation des fonds réservés et les documents officiels archivés. Cette loi est conçue pour empêcher la justice d’avoir accès aux informations confidentielles touchant aux fonds réservés. Elle propose la définition d’un statut qui protègerait les fonctionnaires de l’administration contre d’éventuelles inculpations, à l’instar de celui des membres du gouvernement qui ne peuvent être inculpés qu’après décision du tribunal suprême.
Le 3 novembre, le tribunal de Saint-Sébastien condamne à deux ans et quatre mois de prison deux membres de la guardia civil pour avoir placé des engins (explosif de type Goma 2) dans un hypermarché de la ville et menacé le gérant de les faire exploser s’il ne leur remettait pas une rançon de 40 millions de pesetas. Les deux maîtres-chanteurs s’étaient présentés comme membres des Commandos autonomes anticapitalistes.
Le 5 novembre, le tribunal de l’audiencia nacional qui a décidé l’inculpation des deux policiers Amedo Fouce et Michel Dominguez, autorise le juge d’instruction Baltazar Grzon à poursuivre ses investigations sur l’utilisation des fonds réservés, en particulier sur l’usage qu’ils en ont fait dans leurs activités terroristes. Simultanément, le tribunal rejette la demande d’inculpation des supérieurs des deux policiers, formulée par l’Action populaire.
Le 9 novembre, Christian Hittier est extradé de Belgique vers la France. Son dossier comportant l’ensemble des déclarations qu’il a faites devant la justice belge, est transmis au juge d’instruction de Bayonne. Hittier, ancien membre de l’OAS, a joué un rôle important dans le GAL. Après son arrestation en mars 1988, il avait déclaré aux juges belges qu’Amedo Fouce l’avait chargé de recruter des mercenaires pour le GAL.
Le même jour, le juge Baltazar Garzon revient à la charge sur l’affaire des fonds réservés en lien avec le GAL. Il demande au ministère de l’Intérieur des précisions sur les sommes attribuées à Amedo Fouce pour ses mission spéciales. Au cas où le ministère de l’Intérieur se déroberait à ses obligations, le tribunal se réserve le droit de poursuivre en justice le ministre, devant le Tribunal suprême.
Au même moment, au Sénat, le nouveau ministre de l’Intérieur José Luis Corcuera répond à l’interpellation d’un sénateur : « Personne n’a plus intérêt dans le gouvernement et cette chambre que l’on tende de piéger ou de laisser planer des doutes sur les forces politiques pendant la transition », précisant qu’il ne faut pas continuer à «fournir des armes» à ceux qui défendent le terrorisme. Il reprend la thèse de Felipe Gonzalez qui affirme qu’aucun membre du gouvernement n’a eu de relations avec le GAL.
Le 15 novembre, les deux maîtresses d’Amedo Fouce et Michel Dominguez (Inmaculada et Blanca) font une déposition devant le juge Baltazr Garzon. Leurs déclarations seront confirmées le même jour par leurs amies Mercedes et Maria Jesus. Les deux femme déclarent que Miguel Planchuelo et Jesus Martinez Torres se réunissaient régulièrement avec Amedo Fouce et Dominguez et qu’ils leurs donnaient des instructions et de l’argent pour l’organisation d’attentats anti-basques. Elles précisent même les dates et les lieux de certaine réunion. Mercedes et Maria Jesus apportent également des informations sur certaines fausses identité empruntées par les deux policiers espagnols : respectivement Miguel Angel Moreno Romero et Alfredo Gonzalez Fraile. Blanca affirme qu’elle était avec Amedo quand il a reçu l’ordre, fin novembre 1987, de Miguel Planchuelo de se rendre à Madrid pour y rencontrer José Barrionuevo. Cette entrevue aurait eu lieu au moment où l’on apprenait que la justice française avait lancé un mandat d’arrêt contre Amedo Fouce.
Ces déclarations de Blanca contredisent en partie celles de qu’elle avait faites devant le huge Battazar Garzon en Octobre. Elle avoue que sa première déposition avait été préparée en prison par Amedo et que le contenu lui avait été communiqué par l’industriel Francis Paesa qui lui aurait remis à cette occasion une somme de 100.000 pesetas. Quelques jours après, les deux femes déclarent que l’engin expliosif qui a été utilisé dans le dernier attentat du GAL contre Garcia Goena, e 1987, avait été fabriqué par Amedo et Dominguez dan l’appartement d’Inmaculada et que cette opération était une vengeance d’Amedo contre ses supérieurs qui, à son goût, commençaient à le lâcher.
Le 18 novembre, le responsable de la lutte antiterroriste, Martinez Torres, confirme devant le juge Garzon que le ministère de l’Intérieur n’a mené aucune enquête sur le GAL. Seule exception à la règle du silence strictement respectée par le policier, il précise que le ministère de l’Intérieur espagnol était au courant de la rencontre de Jean-Philippe Labade avec trois policiers de Bilbao, en 1984, au col d’Ibardin, mais qu’aucune enquête n’avant lancée, suite à cette information ; Il est contredit le même jour par son supérieur Rafael Vera secrétaire d’Etat à la Sécurité, qui prétend qu’en 1984, une cellule d’enquête spéciale avait été créée en relation avec le ministère de l’Intérieur français, et que deux commissaires de chaque pays avaient été chargés d’enquêter sur les activités du GAL.
Le 1er décembre, le tribunal de Madrid lance un mandat d’arrêt contre l’industriel Fernando Paesa. Il sera inculpé, le 27 janvier 1989 pour participation à une organisation terroriste et obstruction à la justice.
Conclusion
Après les élections législatives qui ramènent les socialistes au pouvoir en France, la justice de ce pays fait redémarrer l’enquête mais le mandat d’arrêt lancé par le juge de Bayonne a été transmis avec six mois de retard aux autorité espagnoles. Cette relance aboutit à l’arrestation en juillet des deux policiers Amedo Fouce et Michel Dominguez : ils sont inculpés pour délits terroristes et tentatives d’assassinats. La conviction générale est que les deux policiers ne pouvaient pas organiser seules les réseaux du GAL.
L’attitude du gouvernement qui s’oppose systématiquement à toutes les tentatives du juge d’instruction Baltazar Garzon de mettre à jour les complicités du GAL à l’intérieur de l’appareil d’Etat, est de plus en plus suspecte. Il est clair que le problème des fonds réservés devient l’élément central de la démonstration judiciaire. L’analyse de la comptabilité du ministère de l’Intérieur conduirait à mettre directement en cause la responsabilité de l’Etat dans la criminalité du GAL.
En s’abstenant de prendre l’initiative d’une enquête sur les complicités de l’appareil d’Etat, et surtout en cherchant à remettre en liberté les deux policiers —témoins et preuves de la connivence étatique— il souligne encore davantage la pesanteur de la raison d’Etat sur le fonctionnement des institutions, et tout particulièrement l’assujettissement du pouvoir judiciaire à l’exécutif. L’obstruction faite par le PSOE à une enquête parlementaire sur les responsabilités politiques dans la création et l’organisation du GAL, apparaît de plus en plus comme une reconnaissance implicite de la culpabilité de l’Etat espagnol, ou du moins de certains de ses plus hauts responsables : La manœuvre du gouvernement est de se décharger de toute responsabilité sur la justice, tout en lui faisant obstruction, parfis même en flagrante illégalité.
L’évolution de l’enquête tient à la détermination d’un « petit juge » de 33 ans, Baltazar Garzon qui n’appartient à aucun parti politique et mène son enquête seul, avec le soutien d’une large fraction de l’opinion publique symbolisée par l’Action populaire.
Après l’éloignement de José Barrionuevo du ministère de l’Intérieur, la restructuration du service d’information de la guardia civil (pour l’instant non impliquée dans les actions du GAL), tend à faire passer sous son contrôle une partie du service d’informations de la police dirigé par un homme trop compromis dans le terrorisme d’Etat, l’imperturbable Jesus Martinez Torres.
1985 : entrée de l’Espagne à la CEE
Marchandages et concessions
L’actualité de 1985 est marquée par les derniers préparatifs l’ l’entrée de l’Espagne dans la Communauté des Dix, une intense activité de la diplomatie espagnole au plan économique et à celui de la lutte antiterroriste, la collaboration franco-espagnole au niveau du contrôle et de la répression des réfugiés, le renforcement de la répression en Euskadi-sud (violences policières, arrestations, tortures, etc.) et la recrudescence des activités du GAL dans le sud de la France.
Du pont de vue économique, le dossier de l’Espagne, à quelques discordances près, fait l’unanimité des pays membres de la CEE. Les dernières réticences sont formulées à Bruxelles lors de la session de janvier présidée par l’Italie. L’Espagne apure son contentieux gaz avec l’Algérie. Fin janvier, la CEE décide d’un traité d’adhésion unique pour l’Espagne et le Portugal. La reconversion industrielle du pays est en bonne voie, et la restructuration (malgré la perte de 55.000 emplois) est promise dans les trois ans à venir. Avec un taux de croissance de 2,5%, une augmentation de ml production agricole de 7,8%, une nette diminution du déficit de la balance commerciale, l’Espagne a trouvé grâce aux yeux de ses partenaires européens.
Mais les ombres ne manquent pas au tableau : la dette extérieure reste élevée (31 milliards de dollars), le dégraissage des effectifs qui touche des secteurs importants (textile, chimie, mines) porte le nombre des chômeurs à 2,6 millions (20% de la population active, record européen), des grèves très dures, violemment réprimés par les Unités spéciales de la guardia civil, éclatent en Galice, dans les Asturies, en Andalousie et au Pays Basque (mines, chantiers navals). On est loin des 800.000 emplois promis par Felipe Gonzalez an cours de la campagne électorale.
Le gouvernement entretient l’optimisme en annonçant un total de 1600 millions de dollars d’investissements étrangers au début de l’exercice 1985. Le scandale Flick (acheminement de fonds par le SPD allemand dans les caisses du PSOE) et la gigantesque affaire d’évasion de capitaux (2000 milliers de pesetas) qui compromet des membres de la famille royale et l’un des principaux conseillers juridiques de Felipe Gonzalez, Garcia de Enterria, ne viennent troubler qu’un temps l’euphorie générale.
En mars ; après d’ultimes concessions à l’Espagne, la CEE décide son adhésion définitive. Chirac proteste. «Si l’alternance joue en France, nous demanderons une re-négociation». Moran déclare : «Cet accord met fin à la frustration historique et aux complexes d’infériorité de l’Espagne dans la vie internationale. Il démontre la volonté d’aider les jeunes démocraties du Sud ».
La diplomatie espagnole ne se limite pas aux transactions économiques. Toute l’année, les réunions et les sommets policiers vont se succéder sur les thèmes du terrorisme international et de la sécurité. En janvier, trente neuf personnalités internationales (ministres, dirigeants de partis, de multinationales) se réunissent à Barcelone pour «L’international action policy board». La délégation espagnole représentée par Suarez axe sont intervention sur l’Europe sécuritaire. Quelques jours après, un communiqué de Département d’Etat américain alerte les médias : «Action Directe, RAF, CCC, ETA et TAN coordonnent leurs actions contre les installations de l’OTA». Certains services secrets occidentaux démentent le lien entre l’ETA et ces organisations terroristes.
Un voyage «incognito» de Rafael Vera, directeur de la Sécurité de l’Etat et Saenz de Santamaria, chef de la guardia civil, à Paris est démenti par le ministère de l’Intérieur espagnol. Mais le gouvernement espagnol fait pression sur son homologue français pour que ce dernier presse des mesures draconiennes contre les réfugiés. Fabius annonce à Bonn, en présence d’experts espagnols, la constitution d’un Front européen antiterroriste. Le secrétaire d’Etat américain George P. Schultz insiste pour que cette collaboration soit élargie aux entreprises privées. Sous l’impulsion des Etats-Unis, l’idée du complot international et de l’euro-terrorisme fait de plus en plus d’adeptes parmi les stratèges de la sécurité.
Echanges de politesses : l’Espagne s’engage à investir mille millions de dollars sur dix ans dans le secteur de l’armement et le Département d’Etat américain reconnaît que l’Espagne respecte les droits de l’homme et que la diminution du terrorisme est due à l’amélioration du niveau d ses forces de sécurité et à la coopération d e la France. George P. Schultz demande au Congrès une aide militaire de 415 millions de dollars pour l’Espagne, «afin de soutenir la démocratie, moderniser l’économie et renforcer l’Alliance atlantique, en assurant pour les USA l’accès continuel aux installations vitales maritimes ou terrestres de l’Espagne».
Quelques dissonances dans le concert des experts sécuritaires ; en février, le chef d’Etat libyen le colonel Khadafi fait la sourde oreille à une invitation du premier ministre espagnol Felipe Gonzalez ; Fidel Castro déclare dans une interview à l’agence EFE : «Ne voulant apparaître ni come complices, ni comme geôliers des membres de l’ETA (NDLR : expulsés à Cuba), l’entrée de l’Espagne dans l’OTAN et la CEE est une erreur colossale». Le ministre français Robert Badinter, au Conseil de l’Europe (21 pays membres), se prononce contre une convention antiterroriste et pour la Convention européenne de 1957 sur l’extradition et la création d’Un tribunal européen.
En règle générale, l’axiome du complot international reste l’idée directrice du dossier que l’Espagne plaide devant l’opinion mondiale. Le Plan ZEN produit ses effets : en mars, le gouvernement basque accepte un pacte anti-ETA avec le pouvoir central. La presse commence à suivre les consignes qu’on lui suggère dans le sens de l’internationalisation du conflit. Selon l’hebdomadaire L’Evènement du jeudi, (renseigné par la DS>T), l’ETA ferait partie du réseau euro-terroriste de Carlos, en relation avec le FPLP de Georges Habache. Un «super-flic» anonyme déclare au Nouvel Observateur : «Madrid est la base économique et logistique du terrorisme international, alimenté par les banques arabes et le trafic de drogue. L’Eta, comme les autres euro-terrorismes, est manipulé par les pays forts du Proche-Orient… Les polices européennes ont maintenant un solide front commun. La semaine passée, s’est déroulée en Espagne une réunion de techniciens avec la participation d’Israël et la présence d’un observateur des USA ».
A Paris, la rencontre de Felipe Gonzalez avec François Mitterrand et le premier ministre Laurent Fabius permet de faire le point sur la coopération dans la lutte antiterroriste. Le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe se rend à Madrid et à Bayonne pour constater son efficacité. Le chef de la guardia civil, Saenz de Santamaria, est l’hôte officiel de la gendarmerie française. Le ministre de la Défense espagnol en profite pour demander au parlement une augmentation de 1500 millions de pesetas pour que le CESID puisse améliorer son réseau d’information et d’informateurs. Le gouvernement basque fait appel à une commission d’experts internationaux pour un rapport sur la violence et le terrorisme en Euskadi ; un ex-PDG allemand de multinationale, un Anglais, chef du département de contrôle de la Lloyds, un Italien, professeur de psychiatrie, partisans du repentir psychique, un Français, professeur de criminologie à la Sorbonne, et un Américain dont la spécialité n’est pas dévoilée.
En avril à Madrid, juges espagnols et italiens étudient les modalités d’une législation anti-terroriste commune (loi du repentir ou de la réinsertion). En ami, en marge des entretiens Gonzalez-Reagan sur le maintien des forces armées américaines et la médiation possible de l’Espagne entre la Nicaragua et les Contras, les spécialistes de la CIA rencontrent ceux du CESID. Quelques jours après a lieu le sommet des défenseurs du peuple. En juin, à la réunion des ministres de la Justice du Conseil de l’Europe, le représentant espagnol, Fernando Ledesma, défend la création d’une instance politique européenne pour l’étude et le traitement du terrorisme. Le représentant de Droits de l’homme fait remarquer que la «lutte antiterroriste ne justifie pas l’emploi de la torture». A Edimbourg, au sommet des ministres européens de la Justice, l’Espagne insiste sur le fait qu’en Europe démocratique, il ne peut pas y avoir de réfugiés politiques provenant de pays membres.
En juin, après la signature solennelle du traité d’adhésion, à Madrid, l’Espagne assiste pour la première fois à la réunion «Sécurité pour l’Europe» du Groupe Trevi, à Rome. Thèmes : la lutte contre la criminalité, la drogue et le terrorisme. Le ministre de l’Intérieur espagnol José Barrionuevo y fait l’éloge de la collaboration française à propos du problème basque. Le Groupe préconise une structure policière supranationale ; le projet est appuyé par les observateurs US, mais jugé prématuré par les Français.
En Hollande, lors d’une visite préparatoire u sommet de Milan, Felipe Gonzalez invite le gouvernement néerlandais à se pencher sérieusement sur le problème du terrorisme. Osé Barrionuevo déclare officiellement que «l’Espagne est disposée à recevoir les réfugiés qui lui demandent asile». En juillet, un remaniement ministériel remplace à la tête des Affaires étrangères Fernando Moran par Francisco Fernandez Ordonez, secrétaire d’Etat sous Franco, ancien ministre d’Adolfo Suarez et jusqu’ici, président de la Banque Extérieure. C’est lui li qui négocie la nouvelle coopération en matière de lutte anti-terroriste, lors de la visite officielle du roi Juan Carlos en France ? François Mitterrand offre au roi une Turbo 5 et celui-ci remet au Président de la république française une Déclaration des droits de l’homme illustrée par cent artistes espagnols.
L’Espagne, intéressée par les retombées technico-policières du projet de transmissions spatiales de données (Apollo) décide une participation de 20 millions de dollars. Au sommet de Milan, l’Espagne, ouvertement parrainée par la France, entre définitivement dans le club des grandes nations démocratiques de l’Europe.
En France, les contrôles policiers, les assignations à résidence au nord de la Loire, et surtout les procès et les arrestations de réfugiés compensent l’arrêt des extraditions, trop décriées par l’opinion publique et les organismes humanitaires. Le gouvernement Fabius continue d’appliquer la circulaire d’octobre 1984 interdisant aux réfugiés de s ‘établir dans seize départements français (Grand Sud-Ouest, Bretagne et Basse-Normandie). Un nouveau décret ministériel permet au ministère de l’Intérieur d’expulser du territoire français tous les ressortissants auxquels la Commission des Recours aura refusé la qualité de réfugié. L’accélération des procédures et la jurisprudence très restrictive de l’OFPRA est de la Commission des Recours font peser une menace sur environ 300 demandeurs d’asile. Cinq procédures d’expulsion sont menées à terme trois vers le Cap-Vert (février et septembre) et deux vers l’Equateur juillet et décembre). Ce qui porte à trente six le nombre de réfugiés expulsés depuis le mois de janvier 1984. Les défenseurs des réfugiés et les organismes de soutien attaquent l’Etat français pour violation de la Convention de Genève du 28 juillet 1951 (article 32) qui stipule que les mesures de police ne peuvent être exécutoires tant qu’un réfugié n’a pas fourni les preuves susceptibles de le disculper.
E mars, Mikel Urriz, assigné à Limoges, dénonce une offre de collaboration faite par les Renseignements généraux en échange de l’extradition dont on le menace. Au pays Basque espagnol, les forces de sécurité alternent les méthodes de la guerre psychologique et les opérations coup de poing, destinées à démanteler l’appareil militaire de l’ETA et à neutraliser sa base politique et sociale. Les ratissages des UAR Unités spéciales de la Police nationale, appuyées par des hélicoptères set des half-tracks) mettent la population civile en état de contrôle permanent. A Eibar, Goizueta, Etxarri-Aranaz, Orereta, etc., on a pu constater que les opérations prenaient l’ampleur d’une véritable guerre coloniale. Le résultat de cette opération militaire est que les arrestations, les gardes à vue et les incarcérations se multiplient par milliers. Les Gestoras (Comités de soutien pour l’amnistie), établissent une statistique éloquente : un habitant d’Euskadi sur 450 a été détenu pour motif politique, un sur 750 a été maltraité ou torturé, un sur 550 a été l’objet de violence ou d’agression de la part de la police, un sur 664 a été condamné à une moyenne d’un an de prison.
A u moment où l’on libère les membres présumés du GAL des deux côtés des Pyrénées, la justice espagnole requiert 234 ans de prison contre les trois extradés de septembre 1984, José Manuel Martinez Bestegui, Francisco Javier Lujambio et Juan Carlos Garcia Ramirez. Les premiers procés pour «apologie de terrorisme» ou «collaboration avec les bandes armées» sont intentés contre a presse qui dénonce les tortures et les procédures d’urgence absolue (Herria 2000, Egin). En ce qui concerne la torture, les pratiques de la guerre totale recommandées dans le Plan ZEN en font une usage courant dans les commissariats, les casernes et les prisons (cf. chapitre Tortures). En cette année 1985, il y a fort à craindre que le chiffre de 3563 cas recensés entre janvier et juillet 1984 soit largement dépassé. Certains tortionnaires des Corps de Sécurité sont décorés quelques mois après leurs exactions.
L’année 1985 est également celle qui voit s’aggraver le régime pénitentiaire en Espagne. D’une part, les spécialistes de la guerre psychologique introduisent dans les prisons des méthodes modernes de « rééducation et de réinsertion » (le directeur de la prison d’Alcala est un psychologue, membre du syndicat UGT et du PSOE) ; d’autre part, les cellules d’isolement et les quartiers de haute sécurité entrent dan les moeurs carcérales. Dans ce contexte, la routine meurtrière du GAL (douze morts, dix blessés graves, quatre tentatives d’assassinats), apparaît presque comme une manœuvre de diversion. D’autant que dans ses rangs, les arrestations de l’année ne touchent que les tueurs à gages de second plan. Le commissaire Manuel Ballesteros, condamné à trois ans de mise à pied administrative, disparaît dans les coulisses du pouvoir. L’enquête sur les responsables politiques du GAL reste à faire.
Février : des inconnus blessent grièvement Xavier Manterola, dirigeant de Herri Taldeak, une organisation du Pays Basque français, proche de l’ETA. Attentat revendiqué par le GAL.
Explosion d’une voiture piégée blessant grièvement un jeune ressortissant français, Christian Casteigts, à Bayonne. Attentat non revendiqué. La presse espagnole m’attribue à une erreur du GAL.
Un commando ouvre le feu dans le Lagunekin à Bayonne et blesse grièvement deux réfugiés, José Amantes et Angel Zabaleta. Attentat revendiqué par le GAL.
Mars : mitraillage et jets de grenades dans le restaurant Briketenia de Guéthary (France). Les propriétaires Michel, martin et Jean-Philippe Ibarboure, ressortissants français, sont légèrement blessés. Attentat revendiqué par le GAL.
Attentat au fusil de chasse et la grenade dans le bar Bittor à Ciboure. Ramon Basañez Jauregui, est gravement blessé.
Un commando ouvre le feu dans le bar des Pyrénées à Bayonne. Un Français, Benoît Pécastaing, est tué ; Jean-Marc Mutio et Pedro José Pikabea, membres de l’ETA, sont grièvement blessés. Arrestation de l’un des tueurs, Pierre Baldés, un truand de Tarbes. Attentat revendiqué par le GAL.
Assassinat devant son domicile de Saint-Jean-de-Luz, de Xavier Galdeano Arana, correspondant de Egin, quotidien basque. Il s’apprêtait à consigner dan son journal un article sur l’attentat au bar des Pyrénées. Attentat revendiqué par le GAL.
Juin : assassinat à Bayonne du réfugié Santos Blanco Gonzalez membre présumé d’ETA. Attentat revendiqué par le GAL.
Un commando mitraille le bar Trinkete à Ciboure, et tue deux gitans de nationalité française, Emile Weiss et Claude Doerr, clients occasionnels de l’établissement. Attentat revendiqué par le GAL.
Juillet : deux individus, dont une femme (la «Dama negra» ou «la blonde») mitraillent le bar Bittor à Ciboure (deuxième attentat) et blessent le réfugié Jua Karlos Lezertura. Attentat revendiqué par le GAL.
Tentative d’assassinat du réfugié Fernando Egileor Ituarte à Anglet, qui décrouvre in extremis, l’engin explosif dissimulé sous sa voiture.
Août : le membre de l’ETAm, Juan Manuel Otegui Elizegui «Txato», meurt dans une embuscade à Saint-Jean-Pied-de-Port. Attentat revendiqué par le GAL. La guardia civil interrompt brutalement ses obsèques à Isasondo.
La «Dama negra» tente d’assassiner à Saint-Jean-de-Luz un citoyen français, Dominique Labeyrie, que l’on a vraisemblablement confondu avec un membre de l’ETA. «Erreur» revendiquée par le GAL.
Septembre: un commando piège à Saint-Jean-Pied-de-Port, la voiture d’un ami d’Otegui, le Français José Arraztoa, memebre présumé d’ETA. Attentat revendiqué pa rle GAL.
Un commando de quatre hommes mitraille le café Mon Bar, à Bayonne, tuant José mari Ettxaniz, « Potro», Iñaki Asteazu Izarra «Beltza», Agustin Irazustabarrena «Legra», et Sabin Etxaide Ibarguren «Eskomotz », tous memebres d’ETAm. Arrestation dans les rues de Bayonne de deux tueurs, Pierre Frugoli et Lucien Mattei, des truands marseillais. Attentat revendiqué par le GAL.
Décembre : tentative d’assassinat à Anglet du réfugié Fernando Biurrun. Attentat non revendiqué.
Le cadavre d’un jeune Navarrais, Mikel Zabaltza Garate, arrêté quelques jours auparavant par la guardia civil à Donostia (Espagne), est retrouvé dans la Bidassoa.
Un commando ouvre le feu sur un ressortissant français, Robert Capalanne et le tue, devant le bar Le Royal à Biarritz. «Erreur» revendiquée par le GAL.
Le bilan des attentats du GAL en 1985 est lourd : seize attentats et mitraillages de bars et de restaurants dans les Pyrénées-Atlantiques, ont fait douze morts et dix blessés graves. Parmi les victimes, six étaient des citoyens français.
La police française réalise cette année-là de nombreuses arrestations. Le 29 mars, après l’attentat au Bar des Pyrénées à Bayonne, qui a fait un mort et deux blessés graves, Pierre Baldès est arrêté au moment où il tente de prendre la fuite. Le 29 mai 1986, il sera condamné par le tribunal de Pau à la réclusion criminelle à perpétuité. Ce sera le premier tueur du GAL condamné à cette peine. Le procès laissera ans l’ombre les véritables commanditaire de la tuerie. Ce n’est qu’en 1989 qu’un autre mercenaire du GAL, Christian Hittier, confessera au juge Baltazar Garzon avoir assisté le 27 mars 1985, deux jours avant l’attentat, à une réunion secrète à laquelle participaient le sous-commissaire Amedo Fouce, l’inspecteur Michel Dominguez et la police de Bilbao et Pierre Baldés.
Deux semaines après l’assassinat le 30 mars à Saint-Jean-de-Luz, du correspondant d’Egin, Xabier Galdeano, la police française arrête à Paris Guy Cantanavera, Alain Parmentier, Jacky Pinard et Bernard Foucher. Parmentier, Pinard et Foucher seront condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité par le tribunal de Pau en 1987. Cantanavera est laissé en liberté provisoire. Le procès escamote les commanditaires. Des amis de Parmentier maintiennent devant le tribunal, malgré les menaces de mort dont ils font l’objet (les juges en ont les preuves matérielles), que Cantanavera n’a pas participé à l’attentat et qu’il avait recruté les trois autres conte la promesse d’un contrat de 100.000 francs français. La police établit que Cantanavera a séjourné peu après l’assassinat, ente le 5 et le 13 avril, dans un hôtel de Malaga. Il y a rencontré un pied-noir naturalisé espagnol, Eduardo Mari Chica, ainsi que Carlos Gaston, beau-frère du précédent, qui a réglé une partie de la facture de Cantanavera.
La justice française avait lancé un mandat d’arrêt contre Gaston pour l’attentat qui avait blessé grièvement Juan José Etxabe et coûté la vie à Agurtzane Arregui, son épouse. L’assassinat avait été revendiqué par la Triple A. La justice espagnole n’a jamais donné suite à la demande d’extradition des magistrats français. Le parquet de Pau a fait une nouvelle démarche pour l’arrestation de Carlos Gaston et de Mari Chica, afin de vérifier si le rôle de Cantanavera, s’était bien limité au recrutement des tueurs. La demande est restée sans réponse jusqu’à ce jour.
Le 25 septembre, la police française arrête, grâce des passants qui se sont lancés à leur poursuite après le mitraillage du «Mon Bar», les deux truands marseillais Pierre Frugoli et Lucien Mattei. Ils seront condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité par le tribunal de Pau, le 1er décembre 1987. Au cours du procès, Pierre Frugoli déclare qu’i a été contacté par le sous-commissaire de Bilbao, José Amedo Fouce, qui lui aurait promis un contrat de 200.000 francs par attentat et une prime de 100.000 francs par assassinat dûment vérifié. Le tribunal enverra une commission rogatoire en Espagne pour recueillir les déclarations d’Amedo Fouce. Le 1er décembre 1987, le juge Christophe Seys en poste à Bayonne, lance un mandat de recherche contre lui.
Le 20 novembre 1985, la police française arrête quatre truands marseillais :Michel Morganti, Roger Roussey, Alain Lambert et Alain Domange. Ils sont recherchés pour deux tentatives d’attentat à l’explosif contre des réfugiés basques (Egileor Ituarte et José Arraztoa). Trois d’entre eux déclarent au juge d’instruction qu’ils ont été recrutés par un petit caïd du milieu marseillais résidant en Espagne, Georges Mendaille, et qu’ils travaillent pour les services secrets espagnols. On trouve sur eux des photos de Lezerua, Egileor, Otegui et Angel Iturbe Abasolo; celle d’Otegui est vieilles de quinze ans et provient des archives de la police espagnole. En 1986, la justice française lancera un mandat d’arrêt contre Mendaille qui restera officiellement en Espagne à San Antonio de Calonge, depuis 1978. la justice espagnole répondra à la justice française que la police n’a pas réussi à le localiser, jusqu’au moment où les journalistes publieront un reportage le montrant dans sa paisible résidence de la Costa Brava. Mendaille sera finalement arrêté en 1989. Entre temps, Odette Roussey, sœur de Roger Roussey, a déclaré en décembre 1988 devant le juge Baltazar Garzon, quelle était allée voir Mendaille en juin 1987 pour lui demander d’intervenir en faveur de la libération de son frère. Mendaille lui aurait alors proposé un nouveau rendez-vous à Bagur, avec les «chefs» du GAL. Grâce à cette entrevue, elle identifiera devant le magistrat espagnol les deux policiers José Amedo Fouce et Michel Dominguez, que Mendaille lui a présentés comme les organisateurs et les bailleurs de fonds des commandos. Ces deux policiers lui auraient demandé de travailler pour le GAL contre la promesse d’arranger la situation de son frère.
Le 24 décembre 1985 à Biarritz, un commando tire sur Robert Caplanne, citoyen français, qui décèdera dix jours après des suites de ses blessures. Avec une étonnante rapidité, la police espagnole arrête à Barcelone, cinq étudiants qui font partie du CEDADE (Círculo Español de Amigos de Europa, organisation d’étudiants d’extrême droite à Barcelone) : José Luis Farinas, Javier Rovira, Jorge Porta, Carlos Pedemonte et Carlos Laborda. Dans le procès où il comparaîtront en 1987, ils désigneront formellement Miguel Gutierrez indicateur et trafiquant de drogue, comme l’organisateur de l’attentat. Gutierrez les avait payés personnellement avec ce qu’il appelait «l’argent des fonds officiels», leur proposant un mission d’observation pour les forces de sécurité de l’Etat. Gutierrez a quitté l’Espagne peu de temps avant l’arrestation des cinq étudiants. Il est actuellement incarcéré en Thaïlande pour trafic de drogue. La justice espagnole a faut un e demande d’extradition.
Conclusions
Les auteurs de six des seize attentats de 1985 ont été mis sous les verrous. Il s’agit pour la plupart de petits truands recrutés dans les milieux français et espagnols et engagés sur contrat. Une première estimation des enquêteurs a établi que les sommes engagées pour l’année 1985 s »élèvent à quelques quatre millions de francs. La plus grande partie de ses contrats sont restés impayés après l’arrestation de leurs bénéficiaires.
L’embauche systématique de petits truands, la plupart du temps retournés par la police et travaillant comme indicateurs, semble fragiliser l’organisation clandestine. Dans quelle mesure le nombre relativement élevé d’arrestations ne fait-il pas partie d’une tactique délibérée des mandataires du GAL? En tout état de cause, il semble que le commando recruté par Miguel Gutierrez pour l’assassinat de Caplanne ait été délibérément téléguidé pour sacrifier les cinq étudiants d’extrême droite à l’opinion publique. Après rétractation (les étudiants ont affirmé que leurs premières déclarations avaient été fabriquées par la police), les tueurs expiatoires ont été condamnés en octobre 1987 à des peines de 20 à 34 ans de prison. Certains magistrats ont vu dans cette accumulation de bavures une habile manœuvre pour réhabiliter la vigilance de la police espagnole
Les enquêteurs espagnols et français ont à présent connaissance des sommes importantes engagées dan les activités criminelles du GAL. Or la provenance de ces sommes et les responsables de leur distribution, autrement dit les commanditaires véritables, ne semblent pas les intriguer outre mesure. Les déclarations des étudiants du CEDADE sur les « fonds officiels » qui ont permis à Miguel Gutierrez de les embaucher, ont été archivées suite à le détention à perpétuité du trafiquent de drogue en Thaïlande.
La déposition de Pierre Frugoli mettant en cause le sous-commissaire de Bilbao Amedo Fouce, na pas été suivie par une procédure adéquate. Il faudra attendre près de deux ans pour que la commission rogatoire chargée d’interroger Amedo Fouce, aboutisse à la constitution de charges accablantes pour le policier espagnol.
A la fin de l’année, le directeur du Commissariat général de l’information du ministère de l’Intérieur, Martinez Torres, efface d’un coup d’éponge l’ardoise pourtant chargée du GAL et de ses connexions officielles. Selon lui, l’organisation clandestine n’a aucun contact avec des individus ou des groupes espagnols. La justice espagnole parachève ce blanchissage en opposant une fin de non recevoir à toutes les demandes d’extradition.
1986 : le coût social de l’intégration,
chômage, répression,
violation des droits de l’homme
L’économie de l’Espagne profite de l’intégration communautaire et améliore ses indicateurs principaux. Le produit national brut passe de 165.090 à 188.030 millions de dollars (5e rang de la CEE, 14e PNB du monde). Le PNB «per capita» est de 4.840 dollars contre 4.280 l’année précédente. La balance commerciale s’améliore sensiblement tout en restant déficitaire (21.187 millions de dollars d’exportations pour 35.055 d’importations). Mais avec un taux de chômage de 21% de la population active, l’Espagne arrive largement en tête des douze pays membres de la Communauté européenne.
Le coût social à payer à la croissance nationale s’alourdit. Dans de nombreux secteurs en voie de restructuration, les manifestations, les grèves, les occupations d’usines et leur cortège de répression, occupent périodiquement le devant de la scène. Au Pays Basque, reléguée à l’arrière-plan de la guerre contre l’ETA, la bataille des chantiers navals de Bilbao (Euskalduna) se poursuit depuis plus de deux ans. Batailles rangées avec les brigades anti-émeutes, barricades dan le port de Biscaye, mobilisations de masse… Le gouvernement espagnol ne parvient pas à réduire cette poche de guérilla sociale au sein de l’autre guérilla.
Ce malaise social, e toile de fond, accentue les difficultés du gouvernement qui doit faire face, par ailleurs, à plusieurs crises internes engendrées par le problème basque. L’application intensive du plan ZEN n’a pas eu raison de la radicalisation du bloc ETA. Les méthodes employées bouleversent profondément l’opinion nationale et internationale. L’année 1986 voit se multiplier les protestations de masse et les interventions des organismes de défense des droits de l’homme. L’application systématique de la loi antiterroriste a généralisé le recours aux gardes à vue prolongées, à la mise au secret, favorisant ainsi l’arbitraire policier et les pratiques de la torture. Dans le rapport annuel qu’Amnesty international publie en 1987, la gravité et l’ampleur de ces violations des droits et des libertés essentielles sont ainsi résumées : «Cette années encore, les principales préoccupations d’Amnesty international ont porté sur les tortures et mauvais traitements infligées aux personnes gardées au secret en vertu de la loi antiterroriste. Parmi elles, un grand nombre de Basques arrêtés en Espagne après leur expulsion du territoire français ont affirmé en avoir souffert… Amnesty international considère que l’usage de la détention au secret dans le cadre de la Loi antiterroriste facilite la torture et les mauvais traitements des détenus. Selon une déclaration du ministre de l’Intérieur du 17 septembre, depuis l’entrée en vigueur de cette loi, le 26 décembre 1984, 1.026 personnes ont été détenues au secret dont 295 au cours des sept premiers mois de 1986 ; 30% seulement de ces dernières ont été déférées devant un tribunal».
La situation carcérale suscite beaucoup d’émoi dans l’opinion publique et les milieux judiciaires. Les conditions sanitaires des prisons, l’isolement , les QHS, les cas de tortures et de mauvais traitements, les suicides, l’arbitraire de certaines détentions disqualifient de plus en plus le système pénitentiaire espagnol. Journalistes et hommes d loi dénoncent « cette technologie carcérale importée d’Allemagne » (surveillance électronique et acoustique permanente, privation sensorielle, destruction de la personnalité, etc.). En fin d’années, pour briser la solidarité et la résistance morale des prisonniers politiques basques, l’administration les disperse dans 19 prisons.
Les pressions de l’exécutif sur l’appareil judiciaire (soustraction de dossiers, non-comparution de 90 gardes civils impliqués dans des cas de torture), l’application de la loi antiterroriste (cf. l’instruction scandaleuse de l’affaire « El Nani ») et les lois d’exception, déclenchent une crise grave au sein de la magistrature.
Des affrontements de personnes et des règlements de comptes aboutissent à un remaniement ministériel. Au ministère de l’Intérieur, Rafael Vera, sous-secrétaire d’Etat, obtient le limogeage de Julian Sancristobal et prend sa place à la Direction de la Sécurité. José Barrionuevo, ami et collaborateur de Rafael Vera de longue date (tous deux ont été conseillers chargés de la police municipale de Madrid et leur gestion musclée a marqué la transition), n’a pas pardonné à Julian Sancristobal son intervention maladroite au sujet du GAL à Antenne 2 (cf. annexe). Alvarez Sanchez, chef du redoutable GAIOE (Gabinete de Informacion y Operaciones Especiales), le suit dans la disgrâce pour d’autres motifs. Autre limogé de poids, en raison de déclarations intempestives à la revue ABC, le chef de la guardia civil, Andres Casinello, est remplacé par Luis Roldan. Avec la nomination de José Maria Rodriguez Colorado à la tête de la lutte anti-ETA reviennent à des militants du PSOE. Le système de répression mis en place en Euskadi-sud est à présent géré par des politiques et des partisans convaincus de la «diplomatie musclée».
Malgré la visite à Madrid de Lord Carrington, secrétaire général de l’OTAN (février) et la profession de foi de Xabier Arzallus, leader du PNV, «l’OTAN est la gardienne de la démocratie en Europe occidentale», les manifestations contre les bases militaires obligent Felipe Gonzalez à réviser ses positions sur la participation espagnole. Le quotidien Navarra hoy révèle que 70% des essais de bombardiers américains en Europe sont réalisés à la base de Las Bardenas, en Navarre. En mars, les quatre provinces de Pays Basque, Navarre comprise, se prononcent à 60% contre l’intégration à l’OTA.
En France, les tribunaux et la police (où s’illustre avec beaucoup de zèle la PAF), perpétuent la coopération amicale négociée au sommet dans les années précédentes. Le gouvernement Fabius n’extrade plus, cela coûte trop cher en renommée à la Patrie des droits de l’homme. Il se contente de trois expulsions de réfugiés vers le Cap-Vert. L’ordinaire de la répression consiste surtout en tracasseries policières, condamnations pénales et incarcérations préventives. La préparation des élections de mars modère les initiatives du ministère de l’Intérieur.
En mars, la droite gagne les élections. Jacques Chirac, premier ministre, appelle Charles Pasqua à la place de Pierre Joxe. Les expulsions reprennent. La procédure dite «d’urgence absolue» permet désormais de livrer directement aux autorités espagnoles et dans un minimum de délais, les réfugiés membres présumés de l’ETA.
Le 19 juillet, la France fait sa première livraison. Entre juillet et décembre, 26 réfugiés seront extradés au nom de la sûreté de l’Etat et de la sécurité publique, en violation flagrante de la Convention de Genève de 1951. L’opinion, déjà choquée par l’information qui se précise sur l traitement des prisonniers politiques en Espagne, s’alarme de la détérioration des mœurs de l’Etat de droit français. Ce qui reste de presse libre dan le pays accuse. Les initiatives caritatives se multiplient. Au Pays Basque, on lance une campagne «Un réfugié, un toit » qui prend à contre-pied l’illégalité de fait du gouvernement.
Une émission télévisée d’Antenne 2 suer la GAL (avril) et une intervention du premier ministre Laurent Fabius à l’émission «L’heure de vérité» (octobre), jettent un certain éclairage sur les coulisses inquiétantes du contre-terrorisme franco-espagnol. Laurent Fabius, imperturbable Ponce-Pilate, affirme que l’idée d’ordonner une mission d’élimination physique de «terroristes» retranchés à l’étranger «ne [le] choque pas. (…) Cette décision, je n’ai pas eu à la prendre et je ne l’ai pas prise. Si j’avais eu à la prendre, je l’aurais prise».
Le GAL, lui, se retire de la scène. Après deux attentats bâclés (4 blessés) contre les bars Batxoki à Bayonne et La Consolation à Saint-Jean-de-Luz, il met un point d’orgue à sa rapsodie meurtrière en assassinant froidement un paysans et une étudiante dans une embuscade à Bidarray (France). Un adieu aux armes d’une insupportable insignifiance….
1986
Février : un commando mitraille le bar Batxoki à Bayonne et blesse grièvement Carmen Otegui, veuve de «Txato» (tué par le GAL en août 1985), sa fille de 4 ans Nagore, un citoyen français Frédéric Haramboure, et deux membres présumés de l’ETAm, Juan Luis Zabaleta Elosegui et José Cau. Attentat revendiqué par le GAL.
Attentat contre le bar La Consolation à Saint-Jean-de-Luz. Le réfugié Juan Ramon Basanez Jauregui est grièvement blessé. Attentat revendiqué par le GAL.
Deux citoyens français, Christophe Machicotte et Catherine Brin, sont assassinés dans une embuscade à Bidarray (France). La «bavure» n’est pas revendiquée par le GAL.
Dan la première quinzaine de février, les commandos du GAL mitraillent deux bars, le Batxoki, le 8 à Bayonne et La Consolation, le 13 à Saint-Jean-de-Luz. Le premier de ces attentats visiblement bâclés, fait cinq blessés graves : Carmen et Nagore Otegui, Juan Luis Zabaleta, José Cau et Frédéric Haramboure. Le réflexe d’un consommateur qui alerte les clients a évité une tuerie. Les trois individus qui ont déchargé leurs armes «à la sauvette» les jettent dans la Nive, après avoir pris la fuite. Même scénario pour l’attentat contre le bar La Consolation, à ce détail près que la seule victime se trouve être Juan Ramon Basanez Jauregui, un «Etarra» que le GAL avait déjà tenté d’éliminer en 1984.
Quelques instants après la fuite des deux auteurs du mitraillage, la police française interpelle l’un d’entre eux en gare de Saint-Jean-de-Luz. C’est un portugais, José Paulo Figueiredo Fontes, muni de faux papiers espagnols. Au premier interrogatoire, il reconnaît être l’un des agresseurs de bars La Consolation et Batxoki. Il donne même l’identité de l’in de ses complices : un autre Portugais, Rogerio Carvalho da Silva. Les policiers ont vite localisé Figueiredo comme ancien agent de sécurité de l’ambassade américaine à Lisbonne. Le lendemain de son arrestation, il explique dans le détail aux policiers français comment les attentats ont été préparés. «Le 5 février 1986, j’ai reçu un coup de fil de Rogerio me proposant d’exécuter un travail spécial, cautionné par les polices française et espagnole, et qui consisterait à enlever quelques personnes de nationalité espagnole vivant en France. L’opération rapporterait environ 13 millions d’escudos. J’ai accepté essentiellement à cause de la somme importante qui m’aurait permis d’acheter une maison et aussi parce que cette action me semblait être une chose pratiquement officielle et je n’y voyais aucun risque».
Par la suite, il racontera comment il a rencontré le même jour à Viana do Castelo (Portugal), en compagnie de Rogerio et d’Antonio Ferreira Cisneros, le sous-commissaire de Bilbao, José Amedo Fouce, et l’inspecteur Michel Dominguez qui se présentaient sous de faux noms. A cette réunion, assistait aussi son ami Mario Correira da Cunha, membre des Services secrets de l’armée portugaise (DINFO). Correira da Cunha connaissait déjà les deux policiers espagnols. Ces derniers annoncèrent aux trois hommes leur départ immédiat pour l’Espagne, l’action qu’ils allaient accomplir étant prévue pour le 8 ou le 9 février.
Carvalho da Silva, Ferreira Cisneros et lui-même se rendent en voiture à Bilbao, en compagnie des deux policiers. Là, Amedo Fouce et Dominguez les déposent à l’hôtel Nervion et leur remettent une somme de 15.000 pesetas. Le lendemain 6 février, les deux policiers préparent en moins d’une heure de faux papiers espagnols pour Figueiredo et ils partent pour Saint-Sébastien où ils logent à l’hôtel Orly. Le 7 février, les deux policiers les amènent à Irun. C’est là qu’ils leur apprennent qu’il ne s’agit pas d’enlever une personne mais de la supprimer.
A Irun, ils sont mis en contact avec un dénommé Jean-Louis à qui Amedo remet un sac contenant trois pistolets et des chargeurs. Figueiredo, Carvalho da Silva et Ferreira Cisneros passent en France où Jean-Louis leur indique leur cible : le bar des Pyrénées à Bayonne. Comme il y a foule autour des réfugiés qu’ils doivent abattre dans ce bar, ils décident de différer l’attentat. Ils retournent voir Amedo Fouce et Dominguez, de l’autre côté de la frontière. Les policiers espagnols leur reprochent de ne pas avoir tiré dans le tas. Et les Portugais apprennent que les hommes qu’ils devaient éliminer sont des «terroristes de l’ET A».
Le 8 février, ils repassent la frontière et déchargent leurs pistolets à travers les vitres du bar Batxoki. Quelques heures après, ils retrouvent en gare d’Irun Amedo Fouce et Dominguez qui leur disent qu’ils n’ont pas fait de morts et qu’il va falloir recommencer. Au fil des déclarations de Figueiredo, la police comprend que Ferreira Cisberos, effrayé par l’ampleur des opérations qu’on exige d’eux, refuse de participer à un deuxième attentat. Figueiredo et Carvalho da Silva retournent donc seuls, le 13 février, à Saint-Jean-de-Luz où le même indicateur, Jean-Louis, leur précise leurs nouvelles cibles. C’est également lui qui leur remet les armes, dans les parages du bar La Consolation.
L’enquête révèlera, après l’arrestation de Figueiredo, que son comoplice Cervalho da Silva a franchi la frontière en taxi et qu’il est retourné au Portugal avec Ferreira Cisneros, après avoir reçu d’Amedo Fouce la somme de 200.000 escudos. La police portugaise modifie les déclarations de Figueiredo et constate qu’elles recoupent les informations qu’elle possède. Elle a réussi à établir avec certitude qu’Amedo Fouce a séjourné au Portugal entre le 31 janvier et le 4 février, et qu’il est descendu dans plusieurs hôtels sous le faux nom de Genaro Gallego Galindo. Le sous-commissaire de Bilbao a eu l’imprudence de régler ses factures avec une carte de crédit établie sous sa véritable identité.
Deux semaines après, la police portugaise, immédiatement informée par la PJ de Bayonne, arrête les deux complices de Figueiredo, Carvalho da Silva et Ferreira Cisneros, et l’intermédaire de la DINFO, Correira da Cunha, qui les a mis en contact avec le sous-commissaire de Bibao. En septembre de la même année, sont arrêtés au Portugal Antonio Wolfango Pereira de Macedo —qui a servi d’intermédiaire entre l’agent de la DINFO et les policiers espagnols— ainsi que Jean-Philippe Labade.
Labade vivait depuis plusieurs mois au Portugal sous un faux nom. Arrêté en France en juin 1984, après l’attentat à la moto piégées contre l’Etarra Perez Revilla, et libéré cinq mois plus tard par le juge Svahn, Labade avait monté un réseau de mercenaires pour le GAL, avec l’aide des membres des services secrets portugais. Le 16 novembre 1987, il sera condamné par la justice portugaise à 4 ans de prison pour fabrication et usage de faux papiers. En mars 1988, il sera extradé avec Patrick de Carvalho et Roland Sampietro vers la France où la cour d’assises des Pyrénées-Atlantiques les condamnera à la réclusion criminelle à perpétuité. Dans son réquisitoire, l’avocat général a déclaré : «N’oublions pas qu’aucune organisation, ni Action Directe, ni le CSPPA (ndlr : Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes), ni l’ASAL (ndlr : Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie), ne peuvent revendique d’avoir tué en moyenne une personne par mois, comme l’a fait le GAL au cours de cette période de deux ans (1984-1985) de guerre sale…».
En janvier en Espagne, 47 personnalités (avocats, journalistes, professeurs d’université, etc.) adressent une lettre au procureur général de l’Etat, Luis Antonio Buron Barba, pour lui demander d’ouvrir une enquête sérieuse sur le GAL. Le procureur leur répond que la justice espagnole a ouvert trois instructions sur les meurtres de Jean-Pierre Leiba, Robert Caplanne et Santiago Brouard. Il fait valoir que les délits du GAL ne sont pas de sa compétence, étant donné que la plupart d’entre eux ont été commis sur le territoire français. Pour le meurtre du citoyen français Jean-Pierre Leiba, le 1er mars 1984 à Hendaye, Daniel Fernandez Acena, Mariano Munoz. Juan Luis Garcia et Vicente Fernandez Fernandez ont été condamnés par la justice espagnole à 30 ans de prison. Aucune investigation n’a été menée en direction des commanditaires. Pour le meurtre de Santiago Brouard, les inculpés seront traduits en justice pour des délits secondaires. L’enquête des autorités espagnoles s’est évertuée à détourner par tous les moyens (cf. l’année 1984 de ce rapport) le cours normal de la procédure.
Un rapport du Commissariat à l’information de la direction de la police, daté du 3 mars 1986, et signé par Martinez Torres, analyse sommairement l’organisation du GAL. Le Gal est né avec l’enlèvement de Segundo Marey. Entre décembre 1983 et février 1986, le rapport lui attribue 29 attentats qui ont fait 22 morts et 30 blessés. Les services de police détiennent des informations qui permettent d’estimer à quarante personnes l’effectif de cette organisation, neuf des membres présumés du GAL sont détenus en Espagne. Le rapport constate que les exécutions revendiquées par le GAL sont, au début de son activité, «rapides et propres» et qu’elles seront par la suite « plus grossières, réalisées sans informations précises et sans appuis», que «les actions manquent de discrimination». On appréciera le cynisme et l’esthétisme de mauvais aloi de cette formulation.
En conclusion, le rapport affirme qu’il «n’est pas possible de préciser que le GAL ait une structure réelle de bande terroriste. (…) Il est nécessaire une fois de plus de nuancer. Les éventuelles sources de financement, d’armes et de renseignements dont pouvait disposer le GAL, restent inconnues. (…) D’après les communiqués publics fournis par les autorités françaises, les soi-disant membres du GAL, sont des individus appartenant au milieu de la délinquance commune, sans relation entre eux, et éventuellement liés dans le passé avec des organisations politiques françaises de type subversif… Il n’existe pas de base rationnelle qui permette de conclure à une structure organisée».
Le 14 juin, le tribunal de Bayonne doit juger les quatre policiers espagnols incarcérés le 18 octobre 1983 pour la tentative d’enlèvement de Larretxea Goni à Hendaye, et remis en liberté provisoire peu après les faits. Les autorités espagnoles er Alvarez Sanchez en personne avaient assuré la justice française de la comparution des inculpés à la date requise pour le procès. Constatant leur absence, le tribunal les convoque par la voie diplomatique pour le 19 juin. Pour toute réponse, le chef de la police de Bilbao lui signifiera que ces policiers ne figurent plus dans l’effectif de son service.
Conclusions
Force est de constater que l’arrêt des activités du GAL coïncide avec le retour au pouvoir de la droite en France. Avec la nouvelle législation sur la procédure d’urgence, la collaboration des deux Etats n’a jamais été aussi étroite. Vu sous cet angle, le terrorisme du GAL aurait le plus souvent fonctionné comme une monnaie d’échange.
Les trois derniers attentats du GAL dénotent une certaine fébrilité, pour ne pas dire un manque certain de préparation. Pour la première fois, l’un des tueurs du GAL, arrêté par la police française, étale au grand jour la mécanique organisationnelle de la dernière édition du GAL.
En dernière analyse, les hauts responsables du ministère du ministère de l’Intérieur et de la Justice espagnols, persistent à se décharger de toute responsabilité concernant le GAL, en le présentant comme une affaire exclusivement française.
Malgré l’excellente collaboration franco-espagnole, Charles Pasqua déclare fermement en mai 1986 : « Nous sommes tout à fait opposés aux agissement sur le sol français, au mépris des lois, de personnes qui sont payées par un Etat pour venir régler des comptes sur notre territoire ». Ce démenti du ministère français de l’Intérieur, répond à la mise au pont du directeur de la Sécurité de l’Etat, Julian Sancristobal, qui avait affirmé le 10 avril précédent qu’il n’y avait aucune relation entre la police espagnol et le GAL.
Les révélations de Figueiredo dénoncent nommément le sous-commissaire José Amedo Fouce et l’inspecteur Michel Dominguez, comme état les organisateurs et les intermédiaires financiers du GAL. A travers leurs diverses identités d’emprunt (Mariflor, Genaro Gallego Galondo, Tomas, Ricardo, Eduardo), on peut à présent situer leurs responsabilités, au moins pour sept attentats, dans l’organigramme variable des réseaux. Dès le début de 1986, les autorités françaises et portugaises ont donc la possibilité de faire état de charges graves contre ces deux fonctionnaires de la police espagnole. Or les poursuites officielles contre eux sont gelées pendant plus d’un an.
L’état de l’enquête permet ainsi d’avancer plusieurs hypothèses. Les derniers attentats ont été commandités pour disqualifier et liquider le GAL. L’arrestation des mercenaires portugais serait une sorte de dérapage contrôlé, délibérément provoqué par l’état-major véritable de la guerre sale. On peut se demander si les révélations de Figueiredo et de ses comparses ne sont pas destinées à focaliser l’enquêtes judiciaire sur deux fonctionnaires particulièrement vulnérables, en raison de leurs mœurs contestables (goût de l’argent et du jeu). En d’autres termes, sur deux hommes que le pouvoir tient à sa merci et peut aisément réduire au silence.
Tout se passe comme si l’enquête judiciaire était à présent subordonnée à un marchandage politique où la raison d’Etat des deux pays prend le dessus sur toute autre considération juridique u morale. Donnant-donnant, les commanditaires espagnols liquident le GAL, et les autorités françaises s’arrangent pour laver leur linge sale, par une série de procès exemplaires qui s’abstiendraient de remonter la filière criminelle jusqu’au cœur de l’Etat espagnol. L’apparente gratuité du dernier attentat du GAL (l’embuscade mortelle du 17 février contre deux citoyens français totalement extérieurs à la problématique basque), serait une initiative d’Amedo Fouce qui, se sentant lâché par ses supérieurs, leur rappellerait ainsi leur obligation de tutelle.
1987 : en France, le droite est revenue, le GAL disparaît
Pour la première fois depuis son accession au pouvoir, le gouvernement socialiste est confronté à de virulentes manifestations de masse. Dès janvier, les lycéens et les enseignants descendent dans la rue, pour protester contre la politique d’austérité qui affecte sérieusement le secteur scolaire. Successivement, les agriculteurs, les médecins et les principaux corps de métiers, vont entretenir l’agitation sociale en multipliant les grèves tout au long de l’année. Jusqu’ici, l’état de grâce avait été entretenu à grand renfort d’indicateurs triomphalistes : baisse de l’inflation de 8 à %, croissance globale de 4,8%, augmentation des investissements étrangers, record de touristes en visite (plus de 40 millions), augmentation sensible des exportations vers les membres de la Communauté européenne (17%), etc. Mais le coût social de l’entrée de l’Espagne dans la CEE et la relance forcée de l’économie est durement ressenti par les classes laborieuses.
L’année 1987 est aussi celle du record historique du chômage en Espagne. Plus de 3 millions de chômeurs, dont 2,5 millions privés de couverture sociale. Des secteurs entiers de l’agriculture er de l’industrie ont été sacrifiés à l’intégration communautaire. La prospérité des banques et de la bourse de Madrid a une incidence toute relative sur le revenu «per capita». La rupture du consensus populaire se solde par un net fléchissement du scrutin PSOE aux élections communales, régionales et européennes de juin 1987. Aux municipales, le parti de Felipe Gonzalez ne remporte que 37% des voix contre 44% aux législatives de l’année précédente. En outre, une crise éclate entre le gouvernement et l’Union Générale des Travailleurs (UGT), jusqu’alors alignée sur les positions gouvernementales. La démission spectaculaire de son Secrétaire général, Nicolas Redondo, de son siège de député du PSOE aux Cortés, souligne le caractère antisocial de la politique du régime.
A l’extérieur, le gouvernement espagnol remporte tout de même un certain nombre de succès diplomatiques. En juin, l’Espagne a réussi à bloquer la libéralisation du trafic aérien, prétextant que la Grande-Bretagne incluait Gibraltar au nombre de ses aéroports. Le 2 décembre, elle obtient grâce à l’appui de membres de la CEE, la signature d’un accord préparant le retour du «rocher» dans l’aire de la souveraineté espagnole. En novembre, à l’issue d’un long marchandage avec l’administration Reagan, Felipe Gonzalez réussit à convaincre les Etats-Unis de déménager en Italie les F-16 de la base de Torrejon. En échange d’un certain nombre de services rendus par les pays frères d’Amérique Latine (accueil, surveillance et, le cas échéant, extradition des réfugiés), l’Espagne assume dans cette région un rôle d’arbitre et de modérateur. Elle défend les dossiers de certains d’entre eux à Bruxelles.
L’entente franco-espagnole en matière de lutte anti-terroriste est au beau fixe. Le gouvernement de Jacques Chirac, fort de la procédure en urgence absolue, donne carte blanche à son ministre de l’Intérieur, Carles Pasqua. En six mois, le France concèdera à l’Espagne plus de 150 expulsions-livraisons.
La prise de position publique de deux juges d’instruction de Bayonne et du PS local contre les livraisons massives de réfugiés, n’infléchira en rien la ligne décidée par Chirac et Pasqua. Bien au contraire. En mai, l’accord franco-espagnol de Begur et en juillet, la visite de Jacques Chirac à Bayonne, vont confirmer la détermination du gouvernement français dans son impitoyable collaboration avec Madrid. La rencontre le 28 juillet à Paris de José Barrionuevo, Rafael Vera, Charles Pasqua et Robert Pandraud, prélude à celle qui réunira à Latché, en août, les deux chefs d’Etat français et espagnol. L’arrestation le 30 septembre, de deux dirigeants importants de l’ETA militaire, Santi Potros Arrospide et José Pikabea et la saisie des archives de ce dernier, précèdent de quelques jours la rafle du 3 octobre. C’est, selon les sources officielles, l’examen de ce fichier de membres de l’ETA, qui aurait justifié cette opération coup de poing, dans le style spectaculaire cher au ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua.
Dès le 1er octobre, un journaliste accrédité au ministère de l’Intérieur a été averti de l’opération. Il retient un hôtel pour le lendemain à Bayonne. Le 3 au matin, 2000 policiers (GIGN, RAID, SID, CRS, gendarmes, gendarmes-parachutistes, policiers en civil), armes et chiens au poing, investissent toute la région, de Bayonne à la frontière espagnole.
Bilan de la rafle du 3 octobre
Contre les réfugiés basques vivant en France
120 appartements perquisitionnés (domiciles officiels des réfugiés). Portes forcées et fracturées. Perquisitions souvent faites en l’absence des occupants.
Une centaine d’arrestations (tous les occupants des appartements, y compris les enfants) avec transfert aux commissariats, gendarmeries et casernes de CRS où la garde à vue se prolongera jusqu’à 4 jours pour certains.
Une soixantaine d’expulsions vers l’Espagne, dont une dizaine de ressortissants espagnols venus rendre visite à leur famille. Ils ont été reconduits à la frontière et remis eux aussi aux mains de la police espagnole.
Douze expulsions vers l’Algérie.
Trois expulsions vers le Venezuela.
Trois assignations à résidence en Bretagne pour trois mères de famille dont deux ont le statut de réfugiées politiques.
Une seule personne sera déférée devant le juge Legrand : un citoyen français chez qui on aurait trouvé une arme à feu et des explosifs. Il sera libéré en février 1988.
Un seul réfugié est trouvé en situation irrégulière : José Maria Arriaga, expulsé le 28 février 1987, libéré en Espagne le 1er mars 1987 et qui était revenu à Bayonne rendre visite à sa femme et à si=on enfant de 4 ans.
Sur 55 réfugiés remis à la police espagnole, entre le 3 et le 6 octobre, 28 ont été libérés après leur passage devant le juge de l’Audiencia nacional, 27 ont été placés en détention provisoire, 21 cas de tortures ont été dénoncés devant le juge de l’Audiencia nacional, 3 ont été hospitalisés.
A la fin d’octobre, une commission d’enquête comprenant des membres du Syndicat des Avocats de France (SAF) et du Syndicat de la magistrature (SM) publiera n rapport qui met en évidence : l’illégalité des interpellations et des perquisitions, souvent exécutées sans mandat nominatif, de scandaleuses gardes à vue de mineurs, des procédures d’extradition et d’expulsion contraires à la loi sur les étrangers. La commission conclut que cette opération de police a « constitue une atteinte flagrante et majeure à l’indépendance de la magistrature et une remise en cause d »une exceptionnelle gravité de l’Etat de Droit ». Le 6 novembre, le Conseil d’Etat français déclare que «l’expulsion ne doit pas être une extradition déguisée… le tribunal administratif doit exercer un contrôle sur les lieux de reconduction… car le choix d’une frontière conter la volonté de l’expulsé recouvre souvent le choix d’une concertation avec les forces de l’ordre qui sont derrière ladite frontière ». Le 28 décembre, l’hebdomadaire politique basque Enbata annonce la 168e expulsion-livraison opérée par l’Etat français.
Malgré le piètre résultat de cette opération, José Barrionuevo célébrera la réussite de ce nouveau type de collaboration franco-espagnole contre l’ETA. Le 21 octobre, à l’octobre d’une nouvelle rencontre à Paris avec Charles Pasqua, le ministre de l’Intérieur espagnol envisage même son amélioration à court terme.
Lors d’une entrevue avec l’ancien titulaire de l’Intérieur, Pierre Joxe et Pierre Guidoni, ex-ambassadeur de France à Madrid, ces derniers émettent beaucoup de « doutes » sur l’efficacité réelle de telles actions spectaculaires. Ce à quoi Barrionuevo réplique sèchement : « Le Parti socialiste est le parti de l’opposition et logiquement, il a une position critique à l’égard du gouvernement français… »
Ultérieurement, le gouvernement espagnol tirera le meilleur parti de ce succès factice, en faisant ratifier au parlement des députés espagnols, par 14 partis, un pacte contre le terrorisme qui comporte les cinq points suivants :
1- Adhésion à la « Résolution sur la violence » du parlement autonome basque du 14 mars 18+985 (illégitimité de l’ETA pour toute négociation ; la violence empêche le développement de la liberté et la résolution efficace de la crise économique ; L’ETA doit rendre les armes ; le gouvernement autonome basque doit participer à la lutte antiterroriste ; les citoyens doivent participer à la lutte contre l’intolérance et le fanatisme ; les médis doivent collaborer).
2- Dérogation de la loi antiterroriste par l’introduction de certains articles dans le code pénal.
3- Adhésion à l’espace judiciaire européen.
4- Mise en place des mécanismes d’information entre les partis et le gouvernement sur le terrorisme.
5- Coopération entre les partis en vue de futurs accords.
Tous les partis basques, à l’exception de Herri Batasuna, adhèrent à ce pacte qui n’est autre qu’une formulation concentrée de la doctrine du plan ZEN à usage institutionnel.
En décembre, à la réunion du Groupe de Trevi qui se tient à Copenhague, José Barrionuevo fait l’éloge de la collaboration exemplaire de la France et de l’Espagne en matière de lutte antiterroriste : «Cette collaboration et cette solidarité, authentiques actes de militance démocratique, constituent un exemple de l’attitude résolue du gouvernement français dans le combat contre le terrorisme».
Avec le recul, à travers ces manœuvres sécuritaires de grand style, le gouvernement espagnol a réussi à faire diversion de la crise sociale et politique qui s’aggrave dans le pays. En Espagne, le plan ZEN porte ses fruits. La pénétration des milieux politiques basques se traduit par la signature le 23 février, d’un pacte de gouvernement entre le PSOE et le Parti nationaliste basque (PNV) qui se partagent la gestion des provinces d’Euskadi.
En Euskadi-sud, l’intensification de la «guerre psychologique» ne signifie pas pour autant l’abandon des méthodes violentes : les opérations militaires alternent avec la répression policière des manifestations et des grève de protestation contre les détentions et les tortures. Des affrontements très durs, avec victimes, ont lieu à Bergara, Orereta, Eibar, Donostia, Billabona et Hernani.
Apparemment, la tenue de la Convention contre la torture, le 26 mai à Strasbourg, n’a pas refroidi l’ardeur des policiers préposés à la garde à vue et à l’interrogatoire des terroristes présumés de l’ETA. Dans certains cas, la justice espagnole a dû sanctionner des membres des Corps de Sécurité. Plusieurs condamnations à des peines de prison ont été prononcées, le plus souvent, il est vrai, agrémentées de sursis.
Le 28 juillet, le PSOE organise une conférence de presse pour la présentation d’un document de douze pages qui propose « l’ouverture d’un processus de dialogue » avec les différents partis politiques et leur engagement dan un pacte d’Etat visant à « l’éradication des bandes terroristes et de ceux qui les appuient ». En fait, ce supplément du plan ZEN relance «la guerre psychologique» sur quatre axes :
- Le contrôle renforcé des médias et de tous les moyens de communication afin que le gouvernement maintienne «une position hégémonique dans le traitement de l’information du phénomène terroriste, dans une attitude de responsabilité qui, entre autres choses, empêche des informations fondées sur de simples spéculations —comme cela s’est produit dans l’affaire du commando Donosti et autour de la mort de Lucio Urigoitia— donnant lieu à des affirmations qui sapent non seulement la politique du gouvernement, mais aussi la stabilité de l’Etat démocratique ».
- Le contrôle renforcé de la justice, surtout en ce qui concerne les procès contre la torture.
- Le renforcement de la coopération internationale, à travers des échanges de plus en plus étroits d’informations et la participation assidue aux rencontres techniques des polices européennes.
Ce «processus de dialogue» par détournement des consciences n’exclut pas le recours à la négociation. Dès le mois de novembre 1986, à Alger, une rencontre secrète entre une délégation espagnole emmenée par le secrétaire d’Etat Rafael Vera, des fonctionnaires algériens et un groupe de militants de l’ETA (deux historiques du commando Madrid et Txomin Iturbe) avait entrebaillé la porte du dialogue politique. Txomin Iturbe avait décliné l’offre de réinsertion qui lui avait été faite, mais un accord tripartite consentait aux Basques indésirables en France de choisir l’Algérie comme terre d’asile (cf. Le Monde du 7 mars 1987). Txomin Iturbe meurt dans un «accident de voiture» le 1er mars 1987 en Algérie.
En août et en septembre 1987, l’Etat espagnol réitère son offre de « paix des braves » grâce aux bons offices de Ballesteros —que Rafael Vera a réhabilité et rappelé en 1986 dans son cabinet au ministère de l’Intérieur— qui participe aux premiers pourparlers en vue de négociations avec des représentants de l’Etat à Alger.
Ces rencontres, considérées par l’ETA comme des simulacres de négociations, se poursuivent le 15 octobre et le 21 novembre. Mais les propositions du représentant de Felipe Gonzalez, Julian Elgorriaga, et surtout les nombreuses fuites qui accompagnent les pourparlers, conduisent à une impasse. Le rejet de l’alternative KAS par le gouvernement espagnol (reconnaissance pratique de la souveraineté du peuple basque) ferme pour l’instant la voie du dialogue.
Le 18 décembre, l’Etat espagnol communique aux autorités algériennes sa décision de suspendre les contacts et demande à l’organisation basque de respecter une trêve comme préalable à la préparation d’une nouvelle plate-forme de discussion. L’année 1988 pourra-t-elle mettre un terme à la spirale de violence historique ?
1987
Juillet : un jeune insoumis de Tolosa (Espagne), Juan Carlos Garcia Goena, est assassiné à Hendaye. Meurtre revendiqué par le GAL. Ce sera leur dernier attentat, après une trêve de plus d’un an.
Au cours du premier semestre, l’enquête est pratiquement au point mort. Le juge d’instruction de Bayonne, Christophe Seys, n’évoque à nouveau la filière portugaise que pour annoncer son intention d’interroger José Amedo. Selon lui, l’enquête ne fera aucun progrès tant qu’il ne pourra pas confronter les déclarations de Figueiredo à celles du sous-commissaire de Bilbao.
En juin, dès l’ouverture du procès intenté à Jacky Pinard, Alain Parmentier et Bernard Foucher, incarcérés après l’assassinat du correspondant d’Egin, Xabier Galdeano en 1985, le débat judiciaire s’oriente vers les implications de la police espagnole dans la trame du GAL. Le recruteur du commando, Guy Cananavera, qui a été l’intermédiaire entre les commanditaires espagnols et le commando, sera remis en liberté provisoire, faute de charges suffisantes à retenir contre lui. Les trois autre seront condamnés à 20 ans de prison ; une sentence relativement indulgente qui s’explique peut-être par les révélations concédées par les inculpés.
Alain Parmentier désigne Eduardo Mari Chica et Carlos Gaston (ancien mercenaire du BVE) comme les hommes qui leur ont proposé le contrat. A l’heure actuelle, ces deux hommes du milieu (Mari Chica serait lié à la mafia italienne) vivent paisiblement à Torremolinos, sur la Costa de Sol. «Mari Chica m’avait dit qu’il travaillait pour les Services secrets espagnols et que la police française n’était pas opposée à ce genre de mission ; c’est la police espagnole qui embauchait». Carlos Gaston —recherché depuis 1978 pour l’attentat contre Juan José Etxabe er Agurtzane Arregi— et Mari Chica sont toujours sous le coup de mandats d’arrêts internationaux ; la justice française semble se résigner à ne pas obtenir leur extradition.
Le 24 juillet 1987, après dix-sept mois d’inactivité totale, un jeune espagnol, Carlos Garcia Goena, meurt dans l’explosion de sa voiture piégée à Hendaye. Ce meurtre, revendiqué par le GAL, porte à 27 le nombre des morts attribués à cette organisation. A l’analyse, cette opération isolée, en porte-à-faux avec le contexte politique, déroute les enquêteurs. La victime en elle-même ne justifie pas cette résurgence soudaine des commandos. Garcia Goena est un jeune homme de Tolosa qui s’est exilé en France en 1980 pour échapper à ses obligations militaires. Par ailleurs, l’action e colle pas non plus au contexte de la répression ambiante : le pays Basque est entièrement quadrillé par un déploiement de forces de police qui surveillent étroitement les mouvements des réfugiés et préparent le grand ratissage d’octobre. Jamais le coopération antiterroriste n’a été aussi fructueuse entre les deux pays.
L’attentat survient quatre jours avant la rencontre, le 28 juillet Paris, de José Barrionuevo, Rafael Vera, Charles Pasqua et Robert Pandraud. A l’issue de cette réunion au sommet des ministres de l’Intérieur, José Barrionuevo qualifie l’assassinat de Garcia Goena de «crime lamentable». Il va jusqu’à mettre en doute l’authenticité de la revendication du GAL et souligne «que ce crime ne vise qu’à contrecarrer la politique de réinsertion que mène le gouvernement espagnol en faveur des anciens membres d’organisations terroriste qui n’ont pas commis de délits de sang. La victime est une personne qui effectuait des démarches auprès du Consulat d’Espagne à Hendaye afin de régulariser sa situation».
Le mois suivant, les arrestations et les extraditions de Basques livrés en procédure d’urgence absolue vont s’accélérer jusqu’à la grande rafle du 3 octobre. Le mouvement de protestations que soulève cette opération de grande envergure, selon toute vraisemblance minutieusement préparée bien avant la découverte des archives de Pikabea, aura comme conséquence la reprise de l’enquête sur le GAL, dès novembre en France et au Portugal.
Le 11 novembre, le tribunal de Lisbonne reprend le procès contre Labade. Il est inculpé pour plusieurs des attentats revendiqués par le GAL en 1984. Simultanément, le gouvernement portugais ordonne une enquête sur les relations de la DINFO avec la police espagnole. Le 16 novembre, une commission rogatoire française se rend Madrid pour interroger Amedo Fouce. Elle est composée des juges Seys et Rebeyrolles de Bayonne. L’interrogatoire du sous-commissaire de Bilbao s’effectue en présence du juge espagnol Carlos Bueren. Le 1er décembre, Frugoli et Mattei sont condamnés par le tribunal de Pau à la réclusion à perpétuité pour l’attentat contre le Monbar (4 morts). Frugoli dénonce catégoriquement Amedo Fouce comme mandataire de la tuerie. Le juge Seys lance un mandat d’arrêt international contre le policier espagnol.
En décembre, s’ouvre le procès contre Talbi et Echalier devant le tribunal de Pau. Ils doivent répondre de l’enlèvement de Segundo Marey. Avant d’être condamnés respectivement à des peines de 12 et 8 ans de prison, les deux accusés déclarent qu’ils n livré Segundo Marey à Amedo Fouce et d’autres policiers espagnols qui en avaient pris livraison de l’autre côté de la frontière.
Conclusions
Si la collaboration entre la France et l’Espagne est optimale, notamment avec l’expulsion massive de réfugiés basques en violation de toutes les conventions internationales, l’enquête sur les responsabilités ultimes des Groupes antiterroriste de Libération ne dépasse guère le niveau des exécutants matériels. Compte tenu des révélations faites au cours des deux procès de 1987, il est difficile d’expliquer les lenteurs de la justice française qui attendra la mi-novembre pour mandater une commission rogatoire en Espagne. Deux évènements semblent avoir influé la décision des juges de relancer la procédure en direction de l’Espagne : la rafle du 3 octobre qui a remué l’opinion publique et la décision du Conseil d’Etat du 6 novembre qui stigmatise les irrégularités de cette opération et de la procédure d’expulsion à laquelle elle a donné lieu.
Il est de plus en plus probable que l’attentat du 24 juillet, quatre jours avant la rencontre de ministres de l’Intérieur espagnol et français à Paris, est une initiative d’Amedo Fouce et un avertissement aux intéressés : tant pour la hiérarchie espagnole que pour Pasqua qui se veut l’homme capable de juguler le terrorisme, ce coup de semonce en apparence dénué de toute portée, signifie que le GAL pourrait poser à nouveau des problèmes si les autorités laissaient l’enquête se développer. A ce moment-là, il semble qu’Amedo Fouce ait eu l’impression que tout le monde s’entendait pour lui faire porter le chapeau. Coïncidence après ce réveil inopportun du GAL, une chape de silence est retombée sur l’enquête officielle. Le GAL et/ou Amedo Fouce ont ramené l’attention du côté de l’Espagne.
En filigrane de la déclaration de José Barrionuevo, il y a comme la définition implicite du GAL comme organisation conditionnée par les impératifs de la politique espagnole. Visiblement, la réaction du grand commis d’Etat dénote que cet attentat n’était pas planifié dans le contexte où il se produit. A la fin de l’année, devant l’ampleur du scandale provoqué en France par le cynisme des responsables espagnols et la brutalité illégale des méthodes françaises, au Portugal par la collusion des services secrets avec ceux de ses voisins, le PS français rappelle ses collègues de Madrid à l’ordre. Il faut probablement chercher dans cette réprobation unanime la raison essentielles du nouveau palier que la justice française va franchir dans sa recherche de la vérité.
1989 : fonds réservés et raison d’Etat
Il est évidemment trop tôt pour faire un bilan exhaustif de l’année 1989. Pourtant certains constats permettent d’esquisser la perspective de crise où s’engage le régime, impuissant à résorber les contrastes et les distorsions de la société espagnole. Au plan de l’économie, si les investissements étrangers continuent d’affluer en Espagne, la restructuration et la modernisation des secteurs-clefs de la production n’ont que peu d’effet su la redistribution du Produit intérieur brut. Une étude de la FIES (Fondation pour l’investigation économique et sociale) estime que le produit par habitant se situe environ à 25% en dessous de la moyenne communautaire. La croissance du PIB (5,24% par rapport à 1987) est due principalement à l’emballement de certains secteurs comme la construction (+11%), l’industrie pétro-chimique, la construction mécanique, ou le tourisme. La pénétration des multinationales (General Electric, ATT, Alcatel, est.) et les grandes concentrations bancaires ne sont pas étrangères à ce forcing de l’économie espagnole.
Les conclusions du bilan annuel de l’OCDE ont quelque peu refroidi l’optimisme bouillant des décideurs de la péninsule et incommodé les technocrates gouvernementaux qui ne jurent plus que par l’horizon rose de 1993 : sur les indicateurs de l’année révolue, les experts jugent que l’Etat espagnol fait entrer le pays dans une phase de déséquilibre périlleux, dans la mesure où sa politique consiste à enrichir les riches e à appauvrir les pauvres.
La situation sociale et politique est le reflet tumultueux de ces discordances de fond. L’effet de la grève générale du 14 décembre 1988 n’a pas cessé de propager une onde de choc à tous les niveaux gouvernementaux. Le 1er mai, pour la première fois depuis 1979, l’UGT d’obédience socialiste et jusqu’ici, organisation de masse alignée sur les positions du PSOE, défile avec les CCOO (Comisiones obreras) et les syndicats d’extrême gauche. Le 7 juin, la direction de l’UGT refuse de voter pour les candidats du PSOE aux élections européennes. L’UGT considère que la présidence espagnole à la CE a été un « échec profond » et qu’au lieu de faire avancer un espace social communautaire, elle a contribué à renforcer l’espace sécuritaire. Les mouvements sociaux qui secouent sporadiquement le monde du travail ne se mobilisent plus seulement sur la base de revendications salariales, mais surtout pour l’amélioration des droits essentiels (formation permanente, participation à la gestion, conditions de vie et de travail).
Au cours des premiers mois de l’année (janvier-avril), la dramatisation des négociations d’Alger entre l’Etat et l’ETA a masqué en partie les enjeux réels de la société espagnole. On remarquera que l’Etat a joué dans ce contexte, avant comme après la rupture de la trêve, sur un certain nombre d’expédients pur renforcer le consensus politique : campagnes de presse alternant l’anathème, les menaces et les invites à l’égard de la coalition Herri Batasuna. Cette mise en condition médiatique culminera au parlement européen avec l’invective de Felipe Gonzalez qui qualifie l’euro-député Txema Montero, membre de HB, de « rebut de la démocratie », et dans une interview au Figaro paru le 8 juin, de «déchet de la démocratie espagnole». Par ailleurs, les mesures et surtout les débats sur l’intégration des régions autonomes à la Communauté européen ont connu une nette recrudescence dans la période des négociations (distribution des aides communautaires, projets financés par le Programme d’appui à l’investissement, axe ferroviaire atlantique, etc.).
Sur les négociations elles-mêmes, le bras de fer du pouvoir central et des séparatistes a conduit à l’impasse que l’on sait. De quel côté de la table des négociations situer la responsabilité de la rupture de la fin du mois de mars ? Dans quelle mesure remettre en question la loyauté des deux parties en présence ? Il semble que le gouvernement espagnol ait achoppé sur deux des deux points officiellement retenus comme base de pourparlers (points 3 et 4) selon ETA. La plate-forme des négociations se présentait donc comme suit : 1- Etablissement d’une deuxième phase dans le développement des conversations politiques supposant un progrès qualitatif dans la recherche d’une solution négociée. 2- Elaboration d’un calendrier de travail. 3- Renforcement de la présence des interlocuteurs du gouvernement, du PSOE et de l’ETA. Cet accord devra se concrétiser par l’incorporation à la table des discussions politiques, sans conditions et dans un délai maximum d’un mois, de José Urrutikoetxea, Juan Lorenzo Lasa Mitxelena et de Isidro Garalde (incarcéré en France). 4- Formation d’une table complémentaire de débats et de dialogue composée par des représentants des options politique revendiquées par les deux délégations. 5- Choix d’Alger comme lieu où se poursuivront les conversations et du gouvernement algérien comme observateur et médiateur. 6- Faire connaître publiquement au peuple basque, aux nationalités, à l’ensemble de l’Etat et à la communauté internationale le développement des conversations politiques. 7- Prolongation d’une période de détente mutuelle. ETA s’engage à respecter une trêve dans tout l’Etat espagnol entre le 27 mars et le 24 juin 1989. Ce compromis sera subordonné aux accords spécifiés dans l’ensemble de la décision. 8- les deux parties s’engagent à communiquer le résultat de la réunion en date du 27 mars 1989.
Il va sans dire que le rejet par l’Etat espagnol des 3e et 4e points équivaut à un refus de débattre sur le fond du problème politique. Que certains militants de Herri Batasuna aient reproché aux négociateurs de l’ETA d’avoir manqué de souplesse tactique au moment de cette épreuve de force ne change rien à l’affaire. La rupture de la trêve et la reprise d’attentats contre les personnes et les biens ont fait dégénérer un ultimatum sans issue en une nouvelle déclaration de guerre.
Dès la fin avril, les retombées de cet échec ne se sont pas fait attendre : expulsion de six réfugiés «etarras» d’Algérie vers Saint-Domingue, une mesure qui vient de s’achever avec les onze dernières expulsions du mois de juin vers le Venezuela (à l’heure actuelle, il ne reste plus un seul déporté basque en Algérie) ; arrestation de cinq membres présumés de l’ETA en France, grâce à une vaste opération policière sur l’instigation judiciaire du juge Legrand ; transfert des « durs » de l’ETA à la prison de Séville ; remise en cause des amnisties partielles et de la réinsertion ; campagne de dénigrement du bloc ETA (menaces d’inculpation du député Herri Batasuna Txema Montero) ; participation accrue de la police autonome basque à la lutte antiterroriste ; démarches auprès du Venezuela et des pays d’Amérique centrale pour l’extradition progressive des déportés basques.
Malgré le pacte anti-ETA, l’échec des négociations d’Alger, associé à la double incidence de la conjoncture sociale et de la compétition des élections européennes, a affaibli le consensus national. Il n’est est pas de même au plan de la solidarité internationale où le gouvernement de Felipe Gonzalez bénéficie de tous les avantages de l’intégration communautaire, notamment en matière d’intégrité et de sécurité de l’espace européen.
Le calendrier des rencontres du premier semestre de 1989 donne la mesure des activités et des initiatives de l’Espagne dans ce domaine. Le 9 décembre 1988, à la réunion des ministres de l’Intérieur à Athènes, l’Espagne monte en ligne pour défendre la création d’une commission européenne destinée à améliorer la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et l’immigration. Les Etats-Unis, le Canada, l’Autriche, la Suisse et le Maroc y participent en observateurs. Le 22 février 1989 à Bruxelles, l’Espagne présente son programme de travail en vue de la suppression de frontières de l’Europe en 1993. Elle préconise la création d’une police fédérale européenne et de l’espace judiciaire européen. Les 9 et 10 mars, à la réunion du groupe de Trevi à Séville, José Luis Corcuera fait un rapport sur sa dernière visite, début mars, à Washington. Au cours des entretiens qu’il a eu avec les responsables du Département d’Etat, de la CIA et du FBI, il a été question d’un échange plus équitable d’informations et du renforcement de la collaboration entre les Etats-Unis et la CE. L’Espagne propose la création d’un bureau de coordination Trevi, d’un tribunal européen et d’une Convention européenne sur l’extradition. Le 20 mars, l’Espagne entame des négociations sur les modalités de son adhésion au groupe de Schengen. Le 7 mars, le ministère de l’Intérieur publie un arrêté qui restreint l’accès des latino-américains et des nord-africains au territoire espagnol. Obligation leur est faite d’y rentrer avec un billet de retour, une provision de 5000 pesetas par personne et par jour et un minimum de 50.000 pesetas. La police peut éventuellement garder les billets jusqu’en date limite du séjour. Déjà en 1988, 24.729 étrangers ont été refoulés à la frontière. Le 10 mars, le gouvernement annonce qu’il exigera des visas à l’entrée pour les ressortissants du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie, à partir de 1990. Le 12 mai à Madrid, la seconde réunion du groupe de Trevi décide la création d’une «structure administrative supra-nationale» pour coordonner la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue. Ce secrétariat permanent, composé de hauts fonctionnaires, constitue l’embryon organique d’une future police européenne. Le ministre de l’Intérieur propose comme sujet d’un prochain séminaire «l’organisation terroriste ETA». Fin mai, à Bruxelles, Felipe Gonzalez assiste à la réunion de l’OTA et commence à préparer le conseil européen qui se tiendra à Madrid les 26 et 27 de ce mois. Thème : l’union monétaire, l’Europe sociale et l’inévitable trilogie terrorisme-criminalité-immigration.
Vu sous un certain angle, le problème basque aura été un tremplin providentiel pour la plus jeune démocratie d’Europe occidentale.
1989
Début mars, le tribunal de l’Audiencia nacional décide contre l’avis du juge d’instruction de limiter l’enquête sur les fonds réservés à quatre questions précises : 1- Financement du séjour d’Amedo et de Dominguez au Portugal fin janvier 1986. 2- Provenance des 15 millions de pesetas qu’Amedo Fouce a déposé sur son compte en octobre 1985. 3- Provenance des 800.000 pesetas qu’Amedo Fouce a donné au recruteur du GA, Patrick Pironneau. 4- Provenance de l’argent remis par Amedo Fouce aux mercenaires portugais.
En plus de cette limitation de l’enquête et de la mise au secret de l’instruction, le Tribunal suprême refuse de transmettre ce moratoire au ministère de l’Intérieur, alléguant que le ministre est exempt de toute obligation juridique à répondre devant une autre instance que le Tribunal suprême. Passant outre, le tribunal de l’Audiencia nacional transmet les questions au ministère de l’Intérieur.
Le 30 mars, le ministre de l’Intérieur José Luis Corcuera, fait parvenir sa réponse à l’Audiencia nacional : 1- Bien qu’il ne considère pas cette instance judiciaire compétente, il est prêt à répondre aux questions posées. 2- Les fonds réservés constituent une enveloppe budgétaire soustraite à tout contrôle. Même le pouvoir législatif fait confiance aux fonctionnaires chargés de leur gestion. Ces fonds sont attribués entre autres au ministère de l’Intérieur et leur dépense n’est pas liée strictement à une activité déterminée, bien qu’il paraisse logique que les sommes allouées par le parlement soient destinées aux tâches qui lui incombent constitutionnellement et légalement. 3- Comme le tribunal l’a constaté, le conseil des ministres, lors de sa session du 28 novembre 1986, a consenti à classer comme «secrets» la structure, l’organisation, les moyens et les procédures opérationnelles spécifiques des services d’information, ainsi que les sources, les informations et les données qui pourraient les révéler. Le ministre est donc lié à cette décision en vertu de la législation en vigueur. Par conséquent, il informe que : a- il ne peut exister dans son département une documentation qui fasse foi en justice sur l’utilisation des fonds réservés, en raison de leur nature même. Il est donc impossible d’établir avec précision si les personnes incriminées dans l’instruction ont reçu des sommes d’argent provenant des fonds réservés de ce ministère ; b- en tout état de cause, il faut remarquer que messieurs Amedo Fouce et Michel Dominguez étaient fonctionnellement intégrés dans les services d’information, sur lesquels il est impossible de fournir des informations à ce tribunal ; c- il y a lieu de se référer à la lettre du 9 juillet 1988 du précédent ministre de l’Intérieur : la quantité d’argent donnée à M. Amedo sur les fonds réservés représentait le strict nécessaire pour le paiement de son voyage, de son séjour au Portugal et l’accomplissement de la mission dont il était chargé. Il n’est pas possible de préciser le montant car il n’existe pas de traces écrites de cette remis de fonds. Comme le tribunal le sait, ce voyage a été effectué dans le cadre strict d’une opération des services d’information concernant le trafic international d’armes. De toute manière, en dehors du ministre de l’Intérieur, su secrétaire d’Etat à la Sécurité et du Directeur général de la guardia civil, il n’y a pas de fonctionnaires chargés de la disposition générale de fonds réservés ; d- étant donné la distance de son déplacement et la durée de son séjour au Portugal, on peut estimer la somme d’argent mise à a disposition d’Amedo à environ 110.000 pesetas. De toute façon, il n’en reste pas de race écrite. ; e- ni le ministre, ni aucun fonctionnaire de ce ministère, n’ont de preuves que les deux accusés aient reçu d’autres sommes d’argent provenant des « fonds réservés », comme le laisse entendre la requête du tribunal.
Madrid, le 30 mars 1989.
La manœuvre du ministère de l’Intérieur est relativement subtile : en limitant la responsabilité des fonds réservés et de l’information qui les concerne aux trois plus hauts fonctionnaires du ministère, qui ne peuvent comparaître que devant le tribunal suprême, il écarte la crédibilité de tous les subordonnés et il met le tribunal devant son impuissance face au pouvoir exécutif.
En dernière analyse, la seule base juridique de son argumentation est le décret de novembre 1986 que le gouvernement espagnol avait promulgué au moment où la justice française avait manifesté l’intention d’interroger Amedo Fouce. L’insistance du procureur de l’audiencia nacional, Ignacio Gordillo, qui avait décidé un complément d’enquête, li a valu d’être dessaisi du dossier. L’affaire a été reprise en main par le procureur en chef de l’audiencia nacional, Eladio Escusol, qui considère d’ores et déjà que l’enquête sur les fonds réservés est une affaire classée. Le tribunal décide d’abandonner cette investigation.
L’accusation populaire demande que l’affaire soit portée devant le tribunal suprême avec l’inculpation du ministre de l’Intérieur pour obstruction au cour de la justice. La demande est rejetée par le tribunal. Par la suite, l’accusation populaire adresse la lette suivante à Felipe Gonzalez.
Lettre à M. Felipe Gonzalez, président du gouvernement
Convaincus que les difficiles problèmes que traverse la société espagnole doivent être résolus dans le cadre de l’Etat de droit, nous avons décidé il y a n=un an de nous présenter en tant qu’action populaire à l’instruction judiciaire ouverte su r les activité terroristes du GAL. Nous avons été conscients, dès le début, grâce aux informations détaillées de la presse et aux réquisitoires internationaux des juges français, que ces activités —entre autres, 25 assassinats— pouvaient impliquer des secteurs de l’administration et, directement, du ministère de l’Intérieur.
En accompagnant, comme action populaire, les enquêtes de la justice espagnole, jusqu’ici centrées sur les policiers Amedo et Domiguez, nous avons assisté à quelque chose qui ressemble plus à une course d’obstacle qu’à une enquête sérieuse, en raison de l’obstruction systématique de votre gouvernement face aux tentatives pour éclaircir cette sordide affaire. Et pas seulement sur le terrain judiciaire.
L’inutilité manifeste du pouvoir législatif est notoire. Le congrès des députés n’a pu constituer des commissions d’enquête sur les affaires de corruption et encore moins sur les éventuels détournements de fonds publics, car le gouvernement, par la voix du groupe parlementaire socialiste, y a mis son veto. On connaît également les pressions que le gouverneme,nt a exercé sur les médias et faire le silence sur la question du GAL est apparu comme l’u de ces objectifs prioritaires.
L’impression que des pans entiers de l’opinion publique assistent de manière indifférente —voire même approuvent les activités terroristes de certains secteurs de l’appareil d’Etat— ne peut ni ne doit être un chèque en blanc donné au pouvoir officiel ; elle devrait plutôt susciter une inquiétude sérieuse, dan la mesure où elle fait apparaître la fragilité du modèle démocratique que l’on prétend édifier.
Le spectacle de la faiblesse des magistrats de la troisième section de la chambre pénale de l’audiencia nacional est préoccupant : tout d’abord, ceux-ci décrètent l’instruction secrète, puis n’osent pas formuler au ministère de l’Intérieur les questions requises par le juge Garzon, jusqu’ici responsable de l’enquête, ni les demandes des avocats de l’action populaire sur l’utilisation éventuelle de fonds secrets de ce ministère pour le financement d’activités terroristes, ce qui est pourtant essentiel pour démasquer les responsables de l’organisation du GAL. Limiter les questions à seulement quatre qui ont été posées par le ministère public, c’est confirmer la marginalisation progressive du juge Garzon de l’instruction.
La réponse écrite du ministère de l’Intérieur est encore plus grave : celui-ci se refuse à nouveau à donner des informations sur les dépenses «réservées» autorisées par la loi 9/1968 du 5 avril, qui, en aucun cas ne peut justifier l’utilisation de fonds publics, secrets ou non, pour commettre es actes délictueux, comme précisément ceux qui font l’objet de l’enquête. Appuyer ce refus sur un décret du conseil des ministres du 28 novembre 1986, sur les secrets «classés», au moment même où éclate publiquement le scandale Amedo, assombrit encore la situation. Tout prend un air de face grossière lorsqu’on apprend qu les dépenses «secrètes» identifiables correspondent aux indemnités de déplacement au Portugal des deux policiers inculpés, pour un montant «qui s’élèverait à quelques 110.000 pesetas».
Nous ne voudrions pas que les procès engagés autour des crimes du GAL se referment comme une fausse blessure. Nous sommes préoccupés par le déséquilibre existant entre les pouvoirs exécutifs et judiciaires, et la prédominance de la raison d’Etat de droit.
Nous voulons par conséquent vous demander des réponses à de sérieuses interrogations liées, en bien ou en mal, au processus démocratique espagnol, du moment que, malgré l’exhaustivité des informations publiques et les condamnations à des peines maximales de membres du GAL par les tribunaux français, le gouvernement que vous présidez ne s’est pas encore prononcé sur cette grave affaire.
Pour toutes ces raisons, l’ensemble des citoyens et, concrètement, les signataires ci-dessous, ont besoin de savoir :
Quelle est l position officielle de votre gouvernement face à la mise en cause de fonctionnaires espagnols par les tribunaux d’autres pays ?
Comment s’explique l’apparent désintérêt du ministère public vis-à vis des instructions ouvertes conte le sous-commissaire Amedo et l’inspecteur Dominguez, si l’on excepte la rapide intervention du procureur général, Javier Moscoso, dans l’histoire confuse des lettres portugaises ?
Quelles sont les raisons pour lesquelles la police n’a pas enquêté sur l’organisation du GAL, malgré le caractère scandaleux et grave des faits ?
Tout en étant convaincus que votre gouvernement peut éclaircir ces questions et beaucoup d’autres, si l’impossibilité dont fait preuve la magistrature espagnole à enquêter de manière complète sur les faits auxquels nous nous référons devait persister, nous nous verrions dans l’obligation de recourir aux instances internationales, afin qu’elles établissent les véritables responsabilités dans la création, le financement et les activités du GAL.
Madrid, avril 1989.
Cette lettre-pétition a été signée par plus de 2000 personnes, dont le secrétariat confédéral du syndicat Commissions ouvrières (CCOO), des membres de la direction de l’UGT (syndicat socialiste), des parlementaires et des magistrats.
Conclusion
De 1983 à 1987, le Groupe Antiterroriste de Libération —GAL— a commis 29 assassinats, dont 27 en territoire français. Cet antiterrorisme est donc, et de loin, le plus meurtrier des phénomènes de violence qu’a connue la France depuis l’époque de la guerre d’Algérie. Tout observateur attentif de la vie publique européenne des années quatre-vingt ne pourra manquer d’observer que cette «guerre sale» est loin d’avoir marqué la conscience collective aussi profondément que les actions de groupes du type CCC, RAF, Action Directe ou encore les retombées occidentales des guerres du Proche et du Moyen-Orient.
L’enquête que nous venons de conduire nous incite à penser que ce n’est pas l’effet du hasard. Nous ne croyons pas pour autant à un mystérieux complot orchestré par quelques individus pour désinformer les Européens : une telle version relèverait d’une vision policière de l’Histoire qui n’est pas la nôtre, mis que partagent malheureusement les petits soldats de l’appareil d’Etat et leurs frères-ennemis des organisations dites terroristes. Plus simplement, il faut constater que l’Europe se construit sur un consensus établi autour d’un double discours : d’une part, nous sommes le continent des droits de l’homme et de la démocratie, d’autre part, ce système de valeurs n’est applicable dans certains cas. Une image, entre toutes, symbolise cette ambigüité : celle de Simone Veil menant campagne pour les élections européennes de 1984, entourée de gardes du corps appartenant au GAL. Le problème soulevé lors de la publication de cette photo n’était pas, comme s’empressèrent de le faire média et classe politique, de « blanchir » Madame Veil, mais bien de savoir comment cette scène e a été rendue possible.
Autre exemple, même problématique, lorsque Laurent Fabius, alors premier ministre, répond à une question sur ce qu’il aurait fait —par rapport au GAL— à la place de Felipe Gonzalez : «Je n’ai jamais eu à donner de tels ordres, mais si j’avais dû le faire, je l’aurais fait». Ainsi est donc officiellement reconnue une limite au-delà de laquelle les procédures démocratiques n’existent plus (Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur français: «La démocratie s’arrête là où commence la raison d’Etat»).
Si nous avons jugé utile de resituer l’affaire du GAL, dans une période qui remonte à 1973, c’est précisément parce qu’en suivant l’évolution du régime depuis l’agonie du Caudillo, nous voyons s’instaurer une sorte de grisaille institutionnelle baptisée «transition démocratique» où tous les coups bas sont permis : voyez plutôt le Bataillon basque-espagnol —BVE— ancêtre du GAL , constitué d’anciens de l’OAS, des groupes fascistes italiens de la stratégie de la tension, des anciens de la sinistre PIDE portugaise complotant contre la Révolution des Œillets, et pour finir des tueurs argentins des escadrons de la mort, AAA.
Il s’agit, nous dira-t-on, de lutter efficacement contre le terrorisme: à fléau exceptionnel, moyens d’exception. C’est précisément le discours des tortionnaires de la guerre d’Algérie, par exemple. On connaît la suite : putsch d’Alger, OAS, etc. La question finit toujours par s’imposer, de savoir qui utilise qui dans ce genre d’affaire. Les « éboueurs » de la démocratie, comme le dit si joliment Felipe Gonzalez, nourrissent souvent des ambitions plus vastes que ne veulent le croire leurs employeurs en col blanc. Ne sont-ils pas parvenus à leurs fins dans la question basque? Car en ruinant toute possibilité de médiation, avec l’assassinat de Santi Brouard par exemple, ils ont contraint la gouvernement espagnol à ériger en priorité de son action la question basque et la mise en place d’une politique du tout-sécuritaire au détriment de ses objectifs annoncés de politique sociale.
Plus grave encore, l’abcès basque soigneusement entretenu a servi aussi à influencer le gouvernement français : nul n’ignore en effet que les exactions du GAL ont cessé le jour où les Français ont consenti à livrer aux policiers-tortionnaires espagnols leur pâture en réfugiés basques. Mais le pire est peut-être encore à venir avec l’application au niveau européen du schéma espagnol. Les quelques informations qui filtrent, malgré le secret imposé autour des réunions des groupes de TREVI, Schengen et autres, montrent en effet que l’espace sécuritaire semble avancer beaucoup plus vite que l’espace social européen.
La question basque constituait, et constitue encore un prétexte idéal : affectant un pays du Sud européen, elle a permis de faire passer au second plan les revendications défendues par les pays méditerranéens au sein d’une Communauté dont la partie nord est nettement plus riche.
Alors, que faire ?
S’il faut désigner des responsables et demander leur mise en accusation par la conscience démocratique, on ne manquera pas de s’intéresser à José Barrionuevo et à Charles Pasqua. L’un comme l’autre sont des récidivistes. Barrionuevo, ancien syndicaliste de la Phalange, Pasqua fondateur du SAC, l’un et l’autre occupent encore des positions de pouvoir. Barrionuevo, ministre espagnol des Transports et responsable de la… Communication ; Pasqua, leader de l’opposition au Sénat français, inspirateur de la thématique xénophobe et sécuritaire développée par la droite « classique » dans sa campagne pour les élections européennes.
Toutefois, ces personnages emblématiques risquent de nous cacher les nombreux complices, comme par exemple ce juge Svahn qui, durant son activité à la cour d’appel de Pau, libéra systématiquement tous les tueurs du GAL qu’on lui présenta… Mais au-delà, comment exiger l’abolition du secret des fonds réservés par exemple, dont chacun sait qu’il ne s’agit pas là d’une pratique strictement espagnole. Comment exiger la transparence des relations entre ministères de l’Intérieur, ou empêcher la confiscation par de hauts fonctionnaires anonymes de décisions affectant le libre-exercice de notre citoyenneté?
Un élément de réponse nous est fourni par la Constitution espagnole de 1978 : il s’agit de la possibilité offerte aux citoyens de se constituer en action populaire et d’intervenir à ce titre dans des procès comme ceux des policiers du GAL. En agissant ainsi, les 104 citoyens espagnols qui poursuivent Dominguez et Fouce tentent de donner tout son sens à la fameuse « transition démocratique ». Cette procédure doit être reprise et appliquée au niveau européen afin de permettre aux citoyens européens de s’opposer à l’arbitraire meurtrier des raisons d’Etat. Lorsque nous avons décidé d’engager cette enquête, nous répondions à l’appel des 104 en espérant les aider à liquider certaines séquelles du cauchemar franquiste. Après six mois de travail, nous savons que l’enjeu est aussi l’Europe de demain : Europe des citoyens ou super-Etat sécuritaire ?
Questions adressées au gouvernement espagnol par le Comité d’enquête
en mai 1989 et accompagnées de demandes d’audience
I- Deux fonctionnaires de la police espagnole, le sous-commissaire José Amedo Fouce et l’inspecteur Dominguez, actuellement en prison, sont inculpés pour six tentatives d’assassinat, d’intégration dans une organisation terroriste et de deux délits de terrorisme. Il s’agit là des activités terroristes du GAL, entre 1983 et 1987. La plupart des attentats commis par cette organisation n’ont pas été élucidés à ce jour et nombre de leurs auteurs sont toujours en liberté.
Est-ce que le ministère de l’Intérieur a procédé à une enquête dans les différents corps et forces de sécurité de l’Etat pour établir les complicités qui ont permis à ces deux fonctionnaires d’agir impunément pendant quatre ans pour le compte de cette organisation terroriste ?
II- Dans le cadre de la lutte antiterroriste, le gouvernement espagnol s’est doté d’une législation spécifique (loi antiterroriste), s’alignant aisi sur d’autres pays de la Communauté européenne. Cette juridiction spéciale a été appliquée dans de nombreux cas, souvent même de façon abusive. En revanche, le gouvernement a fait preuve d’un refus systématique de collaborer avec la justice dans l’enquête en cours sur les terroristes du GAL.
Comment expliquer cette double politique face au même phénomène de violence terroriste ?
III- Le gouvernement s’est efforcé de résoudre le conflit au Pays Basque en renouant le dialogue avec les responsables de l’ETA.
Ne pensez-vous pas que le maintien dans cette région névralgique de fonctionnaires des forces de sécurité publiquement compromis dans la «guerre sale» menée entre autres par le GAL, soit de nature à perpétuer les tensions ?
IV- Dans la perspective de l’Europe de 92, une coordination de ministres de l’Intérieur et de la Justice s’est mise en place et le gouvernement espagnol y participe activement, notamment depuis qu’il siège à la présidence de la Communauté européenne.
Comment expliquer alors le refus systématique des institutions espagnoles de collaborer avec la justice d’autres pays européens qui ont requis l’arrestation ou l’extradition de terroristes notoires, entravant ainsi les investigations en cours ?
V- L’Espagne a signé récemment la Convention internationale contre la torture. Entre autres rapports, celui d’Amnesty international a constaté que la pratique de la torture, notamment dans les commissariats de police, a été largement répandue au cours de ces dernières années en Espagne. Dan certains cas, les violences physiques ont même entraîné la mort.
Quelles son les mesures concrètes du gouvernement espagnol pour prévenir et empêcher ces pratiques qui constituent de graves violations des droits de l’homme ?
VI- Jusqu’ici, les ministres de l’Intérieur successifs ont cherché à minimiser, pour ne pas dire nier l’existence de ces pratiques illégales, ce qui revient à encourager des comportements policiers que l’on croyait abolis avec la dictature franquiste.
Quelles dispositions pénales le gouvernement prévoit-il pour rendre justice aux victimes, quelles mesures compte-t-il adopter pour assurer la protection des citoyens qui ont le courage de dénoncer ces pratiques et pour réparer les dommages subis ?